Et puis… bah, elle était là. Furieuse, en proie à un remords irraisonné, à une angoisse inexplicable. Une exaltation curieusement douloureuse. Tous ces sentiments l’envahirent en même temps. Le système limbique en folie, vibrant, lardant chaque pensée d’émotions contradictoires, sauvages, déconnectées de leur contenu : Sax l’avait sauvée, elle le haïssait, elle éprouvait une joie farouche. Kasei était mort, mais Peter était en vie, ce n’était pas un ours qui aurait sa peau, et tant d’autres pensées… Que c’était étrange !
Elle repéra un petit patrouilleur vert perché sur un escarpement au-dessus de la baie de glace. Instinctivement, elle prit le volant et s’en approcha. Elle fit signe, à travers le pare-brise, à un petit visage qui la regardait : des yeux noirs, des lunettes, un crâne chauve. Comme son beau-père. Elle arrêta son patrouilleur à côté de celui de l’homme. Il lui suggéra de le rejoindre en levant une cuillère de bois. Il semblait légèrement égaré, comme s’il était plongé dans des pensées profondes.
Ann enfila une parka fourrée, franchit le sas et s’aventura entre les voitures. Il faisait si froid qu’elle eut l’impression d’être tombée dans un bain glacé. C’était bon de pouvoir se rendre d’un patrouilleur à un autre sans être obligé de mettre une combinaison, ou, pour aller au fond des choses, sans risquer la mort. Des tas de gens avaient péri à la suite d’une imprudence ou du mauvais fonctionnement d’un sas. Il était même étonnant qu’il n’y en ait pas eu davantage. Et maintenant, tout ce qu’on risquait, c’était un petit coup de froid.
Le chauve ouvrit son sas intérieur.
— Salut, dit-il en lui tendant la main.
— Salut, répondit Ann en la serrant. Je m’appelle Ann.
— Harry. Harry Whitebook.
— Hum. J’ai entendu parler de vous. Vous concevez des animaux.
— Oui, répondit-il avec un gentil sourire, sans le moindre embarras.
Il n’avait même pas l’air sur la défensive.
— J’ai été poursuivie par un de vos ours.
— Vraiment ? fit-il en ouvrant des yeux ronds. Ils courent vite !
— Pour ça oui. Mais ce ne sont pas de vrais ours polaires ?
— Ils ont des gènes de grizzly, à cause de l’altitude, sinon ce sont des Ursus maritimus. Des animaux très costauds.
— Beaucoup d’animaux sont comme ça.
— Oui, c’est merveilleux, hein ? Mais j’y pense ! Vous avez mangé ? J’ai fait de la soupe, vous en voulez ? De la soupe de poireaux, j’imagine que ça se sent.
Et comment.
— Avec plaisir, répondit Ann.
Tout en mangeant, elle l’interrogea sur l’ours polaire.
— Je doute que la chaîne alimentaire soit suffisante, par ici, pour permettre à une aussi grosse bête de vivre, n’est-ce pas ?
— Détrompez-vous. La région est bien connue pour ça. C’est la première biorégion capable d’accueillir des ours. La baie est liquide, au fond, vous comprenez. Le mohole Ap est au centre du cratère, qui est devenu une sorte de lac sans fond. Il est gelé en hiver, évidemment, mais les ours y sont habitués dans l’Arctique.
— Les hivers sont longs ?
— Oui. Les femelles creusent des repaires dans la neige, près de certaines cavernes dans des digues en surplomb, à l’ouest. Les ours n’hibernent pas vraiment, la température de leur corps tombe juste de quelques degrés, et ils peuvent se réveiller en l’espace d’une ou deux minutes s’ils doivent réadapter le nid pour avoir chaud. Ils restent à l’abri pendant l’hiver, ils se débrouillent pour trouver leur pitance comme ils peuvent, et au printemps nous dégageons une partie de la glace qui couvre la baie vers la mer, par l’échancrure, et les choses se développent à partir de là. Les chaînes de base sont antarctiques dans l’eau – du plancton, du krill, des poissons et des calmars –, et arctiques sur la terre ferme : des phoques de Weddell, des lièvres et des lapins, des lemmings, des marmottes, des souris, des lynx, des chats sauvages. Et les ours. Nous avons essayé d’acclimater des caribous, des rennes et des loups, mais il n’y a pas encore assez à manger pour des ongulés. Les ours sont là depuis quelques années à peine, la pression de l’air n’était pas suffisante avant. Mais on est à l’équivalent de quatre mille mètres maintenant, et les ours semblent s’y sentir très bien. Ils se sont vite adaptés.
— Les êtres humains aussi.
— Eh bien, on n’en voit pas beaucoup à quatre mille mètres. (Il voulait dire quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer sur Terre. Donc plus haut que l’habitat humain permanent, si elle se souvenait bien. Mais il poursuivait :)… on finit toujours par constater le développement de la cavité thoracique, c’est inévitable…
Il parlait tout seul. Un grand gaillard massif, au crâne dégarni, entouré d’une frange de cheveux blancs. Des yeux noirs, liquides, nageant derrière des lunettes rondes.
— Vous avez rencontré Hiroko ? lui demanda-t-elle.
— Hiroko Ai ? Oui, une fois. Une belle femme. J’ai entendu dire qu’elle était retournée sur Terre, aider les gens à s’adapter à l’inondation. Vous la connaissiez ?
— Oui. Je suis Ann Clayborne.
— C’est bien ce que je me disais. La mère de Peter, hein ?
— Oui.
— Il était à Boone, ces temps-ci.
— Boone ?
— La petite station de l’autre côté de la baie. Ici, c’est Botany Bay, la station s’appelle Boone Harbour. Une sorte de plaisanterie. Il y aurait, si j’ai bien compris, deux endroits de ce nom en Australie.
— Vraiment ? fit-elle en secouant la tête.
John serait toujours avec eux. Ils auraient pu être hantés par un fantôme plus malveillant.
Cet homme, par exemple, le fameux concepteur d’animaux. Il entrechoquait les ustensiles de cuisine comme s’il n’y voyait pas très bien. Il finit par poser une assiette devant elle et elle mangea sans cesser de l’observer du coin de l’œil. Il savait qui elle était et ne semblait en être aucunement gêné. Il n’essayait pas de se justifier. Elle était une aréologiste rouge, il concevait de nouveaux animaux martiens. Ils travaillaient sur la même planète. Et pour lui, ça ne voulait pas dire qu’ils étaient ennemis. Il mangeait avec elle sans penser à mal. Il y avait quelque chose de glaçant dans cette idée, quelque chose de violent, malgré ses manières benoîtes. L’oubli était si brutal. En même temps, il lui plaisait bien. Ce pouvoir vague, dépassionné… Il avait quelque chose. Il cessa de fourrager dans sa cuisine, prit place en face d’elle et mangea rapidement, avec bruit, le museau mouillé de bouillon. La soupe finie, ils arrachèrent des morceaux de pain à une longue miche. Ann lui posa des questions sur Boone Harbour.
— Il y a un bon boulanger, fit Whitebook en indiquant le pain. Et un bon labo. Pour le reste, c’est un avant-poste comme les autres. Nous avons fait tomber la tente l’an dernier, et maintenant il fait vraiment froid, surtout l’hiver. Nous ne sommes qu’à 46 degrés de latitude, mais on se croirait beaucoup plus au nord. À tel point qu’on parle de remonter la tente, au moins l’hiver. Et certains voudraient que nous la laissions jusqu’à ce que le climat se réchauffe.
— Jusqu’à la fin de l’ère glaciaire ?
— Je ne pense pas qu’il y ait une ère glaciaire. La première année sans la soletta a été terrible, évidemment, mais il devrait être possible de trouver des compensations. Ça se bornera à quelques années froides.
Il fit osciller une de ses grosses pattes, l’air de dire que la situation pouvait pencher d’un côté ou de l’autre. Frémissante, Ann se retint à grand-peine de lui lancer son bout de pain à la figure. Mieux valait éviter de l’énerver.