— Peter est encore à Boone ? demanda-t-elle entre ses dents.
— Sûrement, oui. Il y était ces jours-ci, en tout cas.
Ils parlèrent encore un peu de l’écosystème de Botany Bay. L’éventail de la vie végétale étant restreint, les concepteurs d’animaux étaient obligés de travailler dans des limites étroites, et la vie animale était plus proche de l’Antarctique que de l’Arctique. Peut-être de nouvelles méthodes de bonification des sols parviendraient-elles à accélérer l’arrivée de plantes d’un règne supérieur. Pour l’instant, il y avait surtout des lichens. Les plantes de la toundra suivraient.
— Ça ne vous plaît pas, observa-t-il.
— J’aimais comme c’était avant. Dans tout Vastitas Borealis il y avait de grandes dunes barkhanes de sable noir. Du sable de grenat.
— Il en restera sûrement près de la calotte polaire.
— La calotte polaire tombera droit dans la mer, comme dans l’Antarctique, pour reprendre votre comparaison. Non, les dîmes et le terrain laminé seront submergés, d’une façon ou d’une autre. Tout l’hémisphère Nord disparaîtra.
— Il est là, l’hémisphère Nord.
— Une péninsule de terrain surélevé. Et elle a disparu aussi, dans une certaine mesure. Botany Bay était le cratère Ap d’Arcadia.
Il la scruta derrière ses lunettes.
— Peut-être que si vous viviez en altitude, ça vous rappellerait le bon vieux temps. Le bon vieux temps, avec de l’air en plus.
— Peut-être, convint-elle avec circonspection.
Il faisait le tour du compartiment à pas lourds, nettoyait de grands couteaux de cuisine dans l’évier. Ses doigts se terminaient par de courtes griffes émoussées. Même s’il les coupait à ras, il devait avoir du mal à manipuler les petits objets.
Elle se leva prudemment.
— Merci pour le dîner, dit-elle en se dirigeant vers la porte du sas.
Elle prit sa veste fourrée et claqua la porte sur son regard étonné. Enfila sa parka dans la gifle froide de la nuit. Ne jamais courir devant un prédateur. Elle regagna son véhicule sans se retourner.
3
Les antiques highlands de Tempe Terra étaient criblées de petits volcans. Il y avait donc des plaines de lave et des canaux partout. Ces highlands étaient aussi caractérisées par des plis fluides, visqueux, provoqués par la glaciation, et parfois un petit canal d’écoulement qui dévalait la paroi du Grand Escarpement ; sans parler de la collection habituelle d’impacts remontant au Noachien et de traces de déformation, si bien que, sur les cartes aréologiques, Tempe ressemblait à une palette de peintre, éclaboussée de couleurs censées indiquer les différents aspects de la longue histoire de la région. Trop bariolée pour Ann. Elle considérait les plus petites divisions en différentes unités aréologiques comme artificielles, une survivance de l’aréologie céleste, une tentative pour distinguer les régions plus creusées de cratères, plus disloquées ou plus crantées que les autres, alors que sur place tout ne faisait qu’un, les diverses signatures étant visibles partout. Le paysage était accidenté, et voilà tout. C’était le paysage noachien dans toute sa rudesse.
Même le fond des longs canyons rectilignes qui formaient Tempe Fossae était trop disloqué pour qu’on roule dessus, de sorte qu’Ann emprunta un chemin moins direct sur les hauteurs. Les coulées de lave plus récentes (elles n’avaient qu’un milliard d’années) étaient plus dures que les agrégats d’ejecta qu’elles avaient repoussés, et maintenant elles formaient de longues digues, ou des arêtes. Sur le sol plus tendre entre ces coulées, on repérait beaucoup de cratères d’éclaboussement, pareils à des châteaux de sable avec leur tablier manifestement formé de coulées liquides. Des îles faites d’alluvions usées émergeaient parfois de ces résidus, mais c’était pour l’essentiel du régolite, et tout trahissait la présence d’eau dans le sol, du permafrost invisible sous la surface. Avec la température qui montait, et peut-être la chaleur provoquée par les explosions souterraines de Vastitas, les affaissements étaient de plus en plus fréquents. On en constatait sans cesse de nouveaux : une piste Rouge bien connue avait disparu, ensevelie sous une rampe menant à Tempe 12. Les parois de Tempe 18 s’étaient effondrées des deux côtés, faisant un V d’un canyon en forme de U. Tempe 21 avait été comblée par l’affaissement de sa paroi ouest. Partout le sol fondait. Elle vit même quelques taliks, des zones liquéfiées au-dessus du permafrost, des marécages glacés. Et la plupart des puits ovales des grandes alases étaient occupés par des lacs qui fondaient le jour et regelaient la nuit, ce qui avait pour effet de disloquer encore davantage le sol.
Elle passa devant le tablier lobé du cratère Timushenko, dont la paroi nord était enfouie dans les vagues de lave les plus au sud de Coriolanus, le plus grand des innombrables volcans de Tempe. À cet endroit, le sol était criblé de trous. La neige avait fondu et regelé dans des myriades de bassins de captation. Le sol s’effondrait selon tous les schémas caractéristiques du permafrost : des crêtes de gravier polygonales, le remplissage concentrique des cratères, des pingos, des marques de solifluxion sur les flancs des collines. Dans chaque dépression, un étang ou une mare plein d’eau congelée. Le sol fondait.
Sitôt que les pentes exposées au sud étaient un peu abritées du vent, des arbres poussaient sur une sous-couche de mousse, d’herbe, de broussaille. Dans les creux ensoleillés, il y avait des forêts naines de krummholz, des arbres convulsés sur le matelas de leurs aiguilles. Dans les creux à l’ombre, de la neige sale et des névés. Un si vaste territoire, dévasté. Ravagé. Vide sans l’être. La roche, la glace, la plaine emplie de fondrières, tout cela bordé d’arêtes basses, fracassées. Des nuages surgissaient de nulle part, dans la chaleur de l’après-midi, et leurs ombres faisaient comme des reprises sur ce patchwork fou, rouge, noir, vert et blanc. Ça, personne ne se plaindrait jamais de l’homogénéité de Tempe Terra. Tout était parfaitement immobile sous la ruée des nuages. Pourtant, un soir, dans le crépuscule, une masse blanche glissa sous un bloc de pierre. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, mais elle n’en vit pas davantage.
Il y avait quelque chose quand même : juste avant la nuit, on frappa à la porte. Le cœur frémissant, elle courut regarder par la fenêtre. Des silhouettes de la même couleur que la roche, qui agitaient la main. Des êtres humains.
C’était un petit groupe d’écoteurs Rouges. Ils avaient reconnu son patrouilleur, lui dirent-ils quand elle les fit entrer. On le leur avait décrit au refuge de Tempe. Ils espéraient bien tomber sur elle et étaient ravis de l’avoir trouvée. Ils riaient, bavardaient, s’approchaient d’elle pour la toucher ; de jeunes indigènes de haute taille, aux canines de pierre, aux yeux luisants, des Orientaux, des Blancs, quelques Noirs. Tous heureux. Elle les reconnut, pas individuellement, mais leur groupe ; les jeunes fanatiques de Pavonis Mons. Elle eut un frisson.
— Où allez-vous ? leur demanda-t-elle.
— À Botany Bay, répondit une jeune femme. Nous allons prendre les labos de Whitebook.
— Et Boone Station, ajouta une autre.
— Ah non ! fit Ann.
Ils se turent, la dévisagèrent. Comme Kasei et Dao à Lastflow.
— Qu’y a-t-il ? lui demanda la jeune femme.
Ann respira profondément, tenta de réfléchir. Ils la regardaient en ouvrant de grands yeux.
— Vous étiez à Sheffield ? leur demanda-t-elle.
Ils acquiescèrent. Ils voyaient ce qu’elle voulait dire.
— Alors vous auriez dû comprendre, reprit-elle lentement. Ce n’est pas en mettant la planète à feu et à sang que nous en ferons une Mars Rouge. Il faut trouver un autre moyen. Nous n’y arriverons pas en massacrant les gens, en tuant les plantes et les animaux, ou en faisant sauter les machines. Ça ne marchera pas. C’est destructeur. Ce n’est pas comme ça que vous emporterez l’adhésion des gens, vous comprenez ? En fait, ce serait plutôt un repoussoir. Vous ne réussirez qu’à susciter des vocations de Verts. Ça va à l’encontre de nos intérêts. Et à partir du moment où on a compris ça, le faire quand même, c’est trahir la cause. Ce n’est pas agir pour la cause mais en fonction de sentiments personnels. Pour se faire plaisir. Parce qu’on est en colère. Ou pour s’amuser. Il faut trouver autre chose.