Ils l’écoutaient sans saisir le sens de ses paroles, ennuyés, choqués, méprisants. Mais fascinés. C’était Ann Clayborne, après tout.
— Je ne peux pas vous dire quelle pourrait être cette autre chose, poursuivit-elle. Je n’en sais trop rien moi-même. Mais je crois… je crois que c’est le premier élément auquel nous devrions réfléchir. Il faudrait que ça ressemble à une aréophanie rouge. L’aréophanie a toujours été perçue comme étant verte, depuis le début. À cause d’Hiroko, j’imagine, parce que c’est elle qui avait pris l’initiative de la définir. Et de lui donner une réalité. L’aréophanie a toujours été assimilée à la viriditas. Mais il n’y a aucune raison pour que cela soit. Nous devons changer ça, ou nous n’arriverons à rien. Nous devons apprendre aux gens à partager notre adoration pour cet endroit. Le Rouge de la planète primitive doit devenir un contre-pouvoir à la viriditas. Nous devons maculer ce vert jusqu’à ce qu’il devienne d’une autre couleur. La couleur de certaines pierres, comme le jaspe, ou la serpentine ferrique, vous voyez ce que je veux dire ? Peut-être faudrait-il emmener les gens sur le terrain, dans les highlands, pour qu’ils voient de quoi il s’agit. Peut-être faudrait-il s’installer ici, partout, définir des droits d’occupation et d’intendance, pour que nous puissions parler au nom du sol, et qu’on soit obligé de nous écouter. Des droits de promenade, d’aréologie, de nomadisme. Voilà ce que pourrait être l’aréoformation. Vous comprenez ?
Elle se tut. Les jeunes indigènes la regardaient maintenant d’un air un peu inquiet, peut-être. Inquiets pour elle, ou à cause de ce qu’elle leur avait dit.
— Nous avons déjà évoqué ce genre de chose, dit enfin l’un des garçons. Il y a des gens qui font ça. Nous-mêmes, parfois. Mais nous pensons que la résistance active est une part indispensable du combat. Sans ça, nous serons simplement récupérés. Tout deviendra vert.
— Pas si nous maculons tout. De l’intérieur, dans leur cœur même. Alors que le sabotage, le meurtre… Il n’en sortira que du vert, croyez-moi, j’ai déjà vu ça. Je me suis battue plus longtemps que vous, et je l’ai vu je ne sais combien de fois. Écrasez la vie et elle repoussera plus forte.
Le jeune homme n’était pas convaincu.
— Ils nous ont accordé la limite des six kilomètres parce que nous leur avons fichu la trouille, parce que nous étions le moteur de la révolution. Sans nous, si nous ne nous étions pas battus, les métanats régiraient encore tout ceci.
— C’était différent. Quand nous avons combattu les Terriens, les Verts martiens ont été impressionnés. Quand nous luttons contre les Verts martiens, nous ne les impressionnons pas, nous les rendons enragés. Et ils sont plus nombreux que jamais.
Le groupe l’écoutait pensivement, découragé, peut-être.
— Que pouvons-nous faire, alors ? demanda une femme aux cheveux gris.
— Installez-vous dans un endroit menacé. Pourquoi pas ici ? suggéra Ann en indiquant la fenêtre. Ou quelque part près de la limite des six kilomètres. Installez-vous, bâtissez une ville, faites-en un sanctuaire primitif, un endroit merveilleux. On y viendra de partout, dans les highlands.
Ils méditèrent ses paroles dans un morne silence.
— Ou allez dans les villes, organisez des conférences, créez une fondation. Montrez la planète aux gens. Combattez tous les changements qu’ils proposent.
— Merde, fit le jeune homme en secouant la tête. Ça va être l’horreur.
— C’est vrai, acquiesça Ann. Ça va être un sacré boulot. Mais c’est de l’intérieur qu’il faut faire la conquête des gens. De l’endroit où ils vivent.
Ils restèrent encore un moment à bavarder, mais ils faisaient grise mine. Ils parlèrent de leur mode d’existence, de la façon dont ils auraient aimé vivre. De ce qu’ils pouvaient faire pour passer de l’un à l’autre. De l’impossibilité de la vie de guérilla depuis la fin de la guerre. Il y eut beaucoup de gros soupirs, quelques larmes, des récriminations, des encouragements.
— Venez avec moi, demain, proposa Ann. Je voudrais jeter un coup d’œil sur cette mer de glace.
Le lendemain, Ann et le groupe partirent vers le sud, par soixante degrés de longitude. La progression fut pénible. Les Arabes appelaient ça al-Khali, le Quart Vide. D’un côté, c’était beau. La désolation du paysage noachien avait quelque chose de grandiose. D’un autre côté, les écoteurs parlaient peu, à voix basse, comme s’ils effectuaient une sorte de pèlerinage funèbre. Ils arrivèrent au grand canyon de Nilokeras Scopulus et descendirent au fond par une large rampe naturelle, grossière. À l’est, Chryse Planitia était couverte de glace : un autre bras de la mer du Nord. Ils n’y couperaient pas. Devant eux, au sud, s’étendait Nilokeras Fossae, l’extrémité d’un complexe de canyons qui partait de très loin au sud, de l’énorme puits de Hebes Chasma. Hebes n’avait pas d’issue, et l’on considérait à présent que son effondrement était consécutif à la rupture de l’aquifère situé juste à l’ouest, au sommet d’Echus Chasma. Une énorme quantité d’eau s’était déversée dans Echus. Elle s’était heurtée à la paroi ouest, dure, de Lunae Planum et avait sculpté la haute falaise abrupte du Belvédère d’Echus ; puis elle avait trouvé une brèche dans cette falaise stupéfiante, s’était engouffrée dedans avec une violence fantastique, arrachant à la roche la grande courbe de Kasei Vallis et creusant un profond chenal vers l’auge de Chryse. C’était l’une des manifestations aquifères les plus spectaculaires de l’histoire de Mars.
La mer du Nord avait maintenant reflué dans Chryse, et l’eau remplissait à nouveau la partie terminale de Nilokeras et de Kasei. La colline au sommet aplati qui était le cratère Sharanov s’élevait, tel le donjon d’un château géant, sur le promontoire, au-dessus de l’embouchure de ce nouveau fjord. Au milieu se dressait une longue île en forme de larme, l’un des lemniscates de l’ancienne inondation à nouveau réduit à l’état d’île, obstinément rouge dans la mer de glace blanche. Ce fjord ferait un jour un port encore meilleur que Botany Bay. Ses parois étaient hautes, mais des épaulements ménagés çà et là pourraient devenir des villes portuaires. Le vent d’est qui se ruait dans Kasei comme dans un entonnoir poserait problème, certes, et il faudrait s’en occuper, de même que des assauts catabatiques qui maintenaient les voiliers au large du golfe de Chryse…
Que tout cela était bizarre… Elle mena ses Rouges silencieux le long d’une rampe qui descendait vers une large banquette, à l’ouest du fjord de glace. Et comme le soir approchait, ils sortirent des patrouilleurs et descendirent se promener le long du rivage, dans le soleil couchant.
Lorsque le soleil descendit sur l’horizon, ils étaient serrés les uns contre les autres, comme pour se réconforter, devant un bloc de glace isolé d’environ quatre mètres de hauteur, aux parois convexes, fondues, lisses comme des muscles. Ils restèrent là en attendant que le soleil brille à travers. Des deux côtés du bloc de glace, la lumière faisait étinceler le sable vitreux, mouillé. Une exhortation de lumière. Indéniable, d’une réalité éclatante ; qu’en feraient-ils ? Ils la contemplèrent sans bouger, sans mot dire.