Quand le soleil eut disparu, Ann repartit seule vers son patrouilleur. Elle jeta un coup d’œil vers la grève. Les Rouges étaient toujours là-bas, près de l’iceberg échoué. On aurait dit qu’ils entouraient un dieu blanc, teinté d’orange comme le drap blanc, froissé, de la baie de glace. Un dieu blanc, un ours blanc, une baie blanche, un dolmen de glace martienne : l’océan serait là, avec eux, pour toujours, aussi réel que la roche.
4
Le lendemain, elle remonta Kasei Vallis vers Echus Chasma, à l’ouest. Elle progressa sans réelle difficulté, grimpant une marche après l’autre jusqu’à l’endroit où Kasei s’incurvait sur la gauche et s’engageait sur le fond d’Echus. La courbe était l’une des traces les plus importantes, les plus évidentes, de l’action de l’eau sur la planète. Ann découvrit que le fond plat du fleuve à sec disparaissait maintenant sous des arbres nains, si petits qu’on aurait dit des broussailles : une écorce noire, des épines, des feuilles vert foncé, brillantes, tranchantes, pareilles à des feuilles de houx. De la mousse couvrait le sol sous ces arbres noirs, mais c’était à peu près tout. C’était une forêt à une seule espèce, qui couvrait Kasei Vallis d’une paroi à l’autre, emplissant le vaste canyon comme des flocons de suie hypertrophiés.
Ann ne put faire autrement que de passer sur cette forêt naine avec son patrouilleur. Le véhicule tangua et roula alors que les branches ployaient sous ses roues et se redressaient aussitôt, aussi dures que de la manzanita épineuse. Il était impossible de marcher dans ce canyon maintenant, se dit Ann, ce canyon profond, étroit, arrondi comme une sorte d’Utah imaginaire qui était devenu cette noire forêt de conte de fées, à laquelle on ne pouvait échapper, pleine de choses aux ailes noires, où l’on voyait détaler une forme blanche dans le crépuscule… Il n’y avait plus trace du complexe de sécurité de l’ATONU qui occupait naguère la courbe de la vallée. Que votre maison soit maudite jusqu’à la septième génération, comme avait été maudite cette terre innocente. Sax avait été torturé à cet endroit, il y avait semé des graines pyrophiles et y avait mis le feu, donnant naissance à une forêt d’épineux qui avait tout recouvert. Et on disait que les savants étaient des gens rationnels ! Que leur maison soit maudite aussi, se dit Ann, les dents serrées, qu’elle soit maudite jusqu’à la septième génération, et sept générations encore au-delà.
Elle siffla entre ses dents et poursuivit dans Echus, vers le cône volcanique abrupt de Tharsis Tholus. Une ville était blottie au pied du volcan, à l’endroit où la paroi devenait horizontale. L’homme-ours lui avait appris que Peter allait par là, aussi l’évita-t-elle. Peter, le sol inondé ; Sax, le sol incendié. Il avait jadis été à elle. Sur cette pierre je bâtirai. Peter Tempe Terra, la Pierre de la Terre du Temps. Le nouvel homme, Homo martial. Qui les avait trahis. Rappelez-vous.
Elle gravit la bosse de Tharsis, au sud, jusqu’à ce que le cône d’Ascraeus s’offre à sa vue. Une montagne à l’échelle d’un continent, bouchant l’horizon. Pavonis avait été envahi à cause de sa position équatoriale, et du petit avantage que cela présentait pour le câble de l’ascenseur. Mais Ascraeus, qui se trouvait à cinq cents kilomètres seulement au nord-est de Pavonis, était resté désert. Personne n’y vivait. Seuls l’avaient escaladé quelques aréologistes venus étudier sa lave et les jaillissements occasionnels de cendres pyroclastiques, d’un rouge presque noir.
Elle s’engagea sur le bas de la pente, douce et ondulée. Ascraeus était un nom d’albédo classique. La montagne était si grosse qu’elle était aisément visible de la Terre, mais comme c’était pendant la folie des canaux, ils avaient décidé que c’était un lac. Ascraeus Lacus. À la même époque, Pavonis avait été baptisé Phoenicus Lacus, le lac du Phénix. Ascra, lut-elle, était le lieu de naissance d’Hésiode, « situé à droite du mont Hélicon, en un endroit élevé et accidenté ». Bien que croyant avoir affaire à un lac, ils lui avaient donc donné un nom de montagne. Peut-être avaient-ils inconsciemment analysé les images des télescopes, après tout. Ascraeus était, de façon générale, un nom poétique désignant la campagne, l’Hélicon, en Béotie, étant la montagne sacrée d’Apollon et des Muses. Hésiode avait un jour levé les yeux de sa charrue, il avait vu la montagne et décidé d’en raconter l’histoire. C’était bizarre de voir comment naissaient les mythes, bizarre de voir les vieux noms qui jalonnaient leur existence, en ignorant tout alors qu’ils continuaient à en raconter l’histoire, inlassablement, par leur vie même.
C’était le plus abrupt des quatre gros volcans de Mars, mais contrairement à Olympus Mons il n’y avait pas d’escarpement autour. Elle put donc, après avoir rétrogradé, monter régulièrement, au ralenti, comme si elle partait à l’assaut du ciel. Elle se cala confortablement dans son fauteuil et piqua un somme, détendue. Elle se réveillerait en haut, à vingt-sept kilomètres au-dessus du niveau de la mer, la même altitude que les trois autres cônes. Il n’y avait pas de plus hautes montagnes sur Mars. Ça devait être la limite isostatique, le point au-delà duquel la lithosphère cédait sous le poids de toute cette roche. Les quatre montagnes étaient allées aussi haut que possible. C’était dire leur taille et leur grand âge.
Elles étaient vieilles, certes, mais en même temps la lave qui recouvrait Ascraeus était parmi les plus récentes des roches ignées de Mars, et n’avait été que légèrement érodée par le vent et le soleil. En se refroidissant, au cours de la descente, les plaques de lave s’étaient rétractées, formant des bosses incurvées, de faible hauteur, qu’il fallait escalader ou contourner. Une piste tracée par des roues de patrouilleurs zigzaguait sur la pente, évitant les parties abruptes de ces coulées, profitant d’un ample réseau de rampes et de reflux. Au milieu des teintes permanentes, la poudreuse avait gelé, formant des bancs de neige sale, durcie. Les ombres étaient maintenant d’un blanc brumeux, noirâtre, et elle avait l’impression de rouler dans une photo en négatif. Au fur et à mesure qu’elle montait son moral tombait en chute libre, inexplicablement. Derrière elle apparaissait une portion de plus en plus vaste du flanc nord, conique, du volcan, plus loin elle voyait Tharsis et, encore au-delà, Echus, une ligne basse à une centaine de kilomètres de distance. Tout dans son champ de vision était taché par de la neige, du verglas, des congères. Blanc tavelé. Les flancs à l’ombre des cônes volcaniques finissaient souvent par geler en profondeur.
Là, sur la roche, une tache vert émeraude. De la mousse. Tout devenait vert.
Mais au fur et à mesure qu’elle montait, jour après jour, à une altitude qui passait l’imagination, les taches de neige s’affinèrent, se raréfièrent. Elle était à vingt kilomètres au-dessus du niveau moyen, vingt et un au-dessus du niveau de la mer de glace – près de soixante-dix mille pieds – deux fois plus haut que le sommet de l’Everest par rapport aux océans de la Terre, et pourtant le cône du volcan était encore à sept mille pieds au-dessus d’elle, dressé dans le ciel qui s’assombrissait, dans l’espace même.
Loin en dessous d’elle s’étendait une mer de nuages blancs, plats, qui masquaient Tharsis et semblaient la repousser toujours plus haut sur la pente. À cette altitude, il n’y avait plus de nuages, au moins ce jour-là. Parfois la partie supérieure des nuages d’orage montait le long de la montagne, ou bien les minces balafres de quelques cirrus. Aujourd’hui, le ciel était d’un violet indigo clair, teinté de noir, piqueté au zénith de quelques étoiles parmi lesquelles trônait Orion. À l’est du sommet planait un fin nuage pareil à une bannière, si impalpable qu’elle voyait les ténèbres du ciel à travers. L’humidité était faible à cette altitude, et l’atmosphère très raréfiée. La pression de l’air serait toujours dix fois plus élevée au niveau de la mer qu’en haut des grands volcans. À cette altitude, elle devait être de 35 millibars environ, à peine plus que lors de leur arrivée.