Elle repéra néanmoins de petits points, au sommet des roches, dans des trous qui retenaient la neige et beaucoup de soleil. Des lichens si petits qu’ils étaient presque invisibles à l’œil nu. Le lichen : une association symbiotique d’algue et de champignon, unissant leurs forces pour survivre, même par 30 millibars de pression. C’était inimaginable ce que la vie pouvait supporter. Vraiment bizarre.
À tel point qu’elle enfila une combinaison pour aller y voir de plus près. À cette altitude, toutes les vieilles précautions s’imposaient : vérifier son équipement et verrouiller le sas avant de sortir dans l’éclat aveuglant de l’espace.
Les pierres qui accueillaient les lichens étaient de ces solariums plats sur lesquels les marmottes se seraient prélassées si elles avaient pu vivre aussi haut, mais il ne s’y trouvait que de petites têtes d’épingle d’un vert jaunâtre ou grisâtre. Des flocules de lichen, disait son bloc-poignet. Des fragments arrachés par les orages, emportés par le vent sur ces roches auxquelles ils s’étaient cramponnés comme des pieuvres végétales. Le genre de chose que seule Hiroko aurait pu expliquer.
Des choses vivantes. Michel avait dit qu’elle aimait les pierres et non les hommes parce que son esprit avait souffert des mauvais traitements dont elle avait été victime. Un hippocampe sensiblement atrophié, des réactions de surprise plus vives, une tendance à la dissociation. Voilà pourquoi elle s’était trouvé un homme qui ressemblait à une pierre. Michel aussi avait aimé cette qualité chez Simon, lui avait-il dit. Quel soulagement, quel privilège ç’avait été, dans les années d’Underhill, que d’avoir un homme en qui on pouvait avoir confiance, un homme calme, solide, qu’on pouvait prendre dans sa main et dont on pouvait sentir le poids.
Mais Simon n’était pas seul de son espèce, avait souligné Michel. Les autres avaient aussi cette qualité, diluée, moins pure, mais quand même. Pourquoi ne pouvait-elle aimer cette endurance, cet endurcissement chez les autres, chez tous les êtres vivants ? Ils se contentaient d’exister, comme n’importe quelle pierre, comme n’importe quelle planète. Il y avait une obstination minérale en chacun d’eux.
Le vent gémissait dans son casque, sur les éclats de lave, bourdonnait dans son tube à air, couvrant le bruit de sa respiration. Le ciel était plus noir qu’indigo, sauf juste sur l’horizon, où s’étendait une brume violette, pourpre, surmontée par une bande bleu clair… Oh, qui aurait pu croire que les choses changeraient jamais à cet endroit, sur les pentes d’Ascraeus, pourquoi ne s’étaient-ils pas installés ici pour se souvenir de ce qu’ils étaient venus chercher sur Mars, de ce qu’ils y avaient trouvé et avaient dilapidé avec une telle prodigalité ?
Elle regagna son patrouilleur et poursuivit son escalade.
Elle était au-dessus des cirrus argentés, à l’ouest de la bannière diaphane qui partait du sommet du volcan. Dans le sillage du jet-stream. Grimper, c’était remonter dans le temps, au-dessus des lichens, de toutes les bactéries. Elle était sûre, pourtant, qu’il y en avait jusqu’ici, cachées à la surface de la roche. Une vie chasmoendolithique, comme le petit peuple rouge mythique, les dieux microscopiques qui avaient parlé à John Boone, leur Hésiode local. C’est ce que disaient les gens.
La vie était partout. Le monde devenait vert. Mais si on ne pouvait voir le vert, si la planète ne changeait pas, ce serait peut-être supportable. Des êtres vivants. Michel lui avait dit, tu aimes les roches pour ce que la vie peut avoir de rocheux ! Tout se ramène à la vie. Simon, Peter. Sur cette pierre je bâtirai mon église. Pourquoi ne pouvait-elle aimer la pierre qu’il y avait en toute chose ?
Son patrouilleur franchit les dernières terrasses concentriques de lave avec plus d’aisance maintenant qu’il contournait les méplats asymptotiques du large bord. De moins en moins haut à chaque tour de roue. Il grimpa sur la lèvre du cratère, puis sur la crête intérieure qui surplombait la caldeira.
Elle sortit du véhicule, les pensées palpitantes comme des mouettes.
Le complexe intérieur d’Ascraeus consistait en huit cratères qui se recoupaient, les nouveaux écrasant les anciens. La caldeira la plus grande et la plus récente se trouvait près du centre, les caldeiras plus anciennes des niveaux supérieurs enchâssant le pourtour comme les pétales d’un motif floral. Chaque caldeira était à un niveau légèrement différent, et caractérisée par un schéma de fractures circulaires. La perspective changeait selon l’endroit où l’on se trouvait. Les distances, les niveaux semblaient varier, comme s’ils planaient dans un rêve. L’ensemble était une véritable merveille. Une merveille de quatre-vingts kilomètres de diamètre.
On aurait dit un cours de mécanique volcanique. Chaque éruption vidait la cheminée active de son magma, et le fond de la caldeira finissait par s’effondrer. D’où cette succession de formes circulaires, au fur et à mesure que la cheminée active se déplaçait, au cours des âges. Rares étaient les endroits de Mars où l’on voyait des pentes aussi abruptes. Ces falaises arquées étaient presque parfaitement verticales. Des mondes annulaires, basaltiques. Un vrai paradis pour les amateurs d’escalade. Un jour, ils s’y précipiteraient.
La complexité d’Ascraeus était bien éloignée du trou unique, géant, de Pavonis. Pourquoi la caldeira de Pavonis s’était-elle toujours effondrée sans jamais changer de circonférence ? Sa dernière éruption aurait-elle effacé et nivelé tous les anneaux précédents ? Son réservoir magmatique était-il plus petit, ou se ventilait-il moins sur les parois ? La cheminée d’Ascraeus s’était-elle déplacée davantage ? Ann ramassa des pierres éparses au bord du cratère et les regarda. Des bombes volcaniques, les derniers météores d’ejecta, des ventifacts sculptés par les vents incessants. Toutes ces questions restaient à étudier. Rien de ce qu’ils pourraient faire ne perturberait jamais la volcanologie, à cette altitude, l’étude ne serait pas affectée. En fait, le Journal d’études aréologiques publiait beaucoup d’articles sur des sujets de ce genre, il lui arrivait encore de le constater. Michel le lui avait bien dit : les endroits élevés ressembleraient éternellement à ça. Gravir les grandes pentes reviendrait à remonter dans le passé préhumain, dans la pure aréologie, dans l’aréophanie elle-même, avec ou sans Hiroko. Avec ou sans lichen. Des gens avaient parlé d’assujettir un dôme ou une tente sur ces caldeiras, afin qu’elles demeurent totalement stériles, mais cela ne reviendrait qu’à en faire des zoos. Des réserves naturelles entourées de murs et de toits. Des serres vides. Non. Elle se redressa, parcourut du regard l’immense paysage circulaire qui s’offrait à l’espace. Elle fit un signe de la main à l’intention de la vie chasmoendolithique qui luttait peut-être pour survivre en cet endroit. Vis, chose. Elle dit le mot, et il résonna d’une façon étrange : « Vis. »
Mars pour toujours, rocheuse à la face du soleil. Et puis du coin de l’œil, elle aperçut l’ours blanc, qui se glissait derrière le bord déchiqueté d’un rocher. Elle sursauta : il n’y avait rien à cet endroit. Elle regagna son patrouilleur comme si elle avait besoin de se sentir protégée. Mais tout l’après-midi, sur l’écran de l’IA, des yeux vagues semblèrent l’observer derrière leurs lunettes, prêts à l’appeler d’une seconde à l’autre. Une sorte d’homme-ours, qui la dévorerait s’il parvenait à l’attraper. Mais rien ni personne ne lui mettrait la main dessus, elle pourrait disparaître à jamais dans cette forteresse imprenable de roche – libre elle était et libre elle resterait, être ou ne pas être selon son bon plaisir, tant que ce rocher résisterait. Et puis, encore une fois, devant la porte du sas, cet éclair blanc, du coin de l’œil. Ah, que c’était difficile !