Puis un petit groupe vint lui annoncer qu’ils étudiaient les possibilités pour le premier conseil exécutif du nouveau gouvernement global.
Nadia les regarda de travers. Leur démarche lui faisait l’effet d’un gigantesque piège à combustion lente, et elle tenta de son mieux de prendre la fuite avant qu’il ne se referme sur elle.
— Il y a des tas de possibilités, dit-elle. Il y a près de dix fois plus de gens bien que de postes à pourvoir.
— Oui, répondirent-ils pensivement. Mais nous nous demandions si vous y aviez jamais songé.
— Non, répondit-elle, et elle commença à s’inquiéter pour de bon en voyant Art sourire d’une oreille à l’autre. Je projette de construire des choses, ajouta-t-elle fermement.
— Rien ne t’en empêcherait, répliqua Art. Le conseil n’est qu’un travail à temps partiel.
— Ben voyons !
— Non, je t’assure.
Il était vrai que le concept de gouvernement citoyen était inscrit partout dans la nouvelle Constitution, du gouvernement global aux conseils des villes sous tente. La plupart des gens travailleraient probablement à temps partiel. Mais Nadia était convaincue que le conseil exécutif n’entrerait pas dans cette catégorie.
— Les membres du conseil ne doivent-ils pas être élus parmi les députés ? demanda-t-elle.
Élus par les députés, rectifièrent-ils joyeusement. Normalement, ceux-ci devaient être élus, mais pas nécessairement.
— Eh bien, c’est une erreur de la Constitution ! s’exclama Nadia. Je me réjouis que vous l’ayez repérée si vite. Réduisez le choix aux députés élus, et vous restreindrez…
Vous restreindrez…
— Et vous aurez encore des tas de gens très bien, s’empressa-t-elle de dire, se livrant à un bel exercice de rétropédalage.
Mais ils revinrent à la charge, sous différentes formations, et Nadia voyait les dents du piège se refermer sur elle. Ils finirent par l’implorer. Toute une délégation. C’était le moment crucial pour le nouveau gouvernement, il leur fallait un conseil exécutif en qui tout le monde avait confiance, c’est lui qui allait lancer les choses, etc. Le sénat avait été élu, la douma constituée. Les deux chambres devaient maintenant élire les sept membres du conseil exécutif. Au nombre des candidats figuraient Mikhail, Zeyk, Peter, Marina, Etsu, Nanao, Ariadne, Marion, Irishka, Antar, Rashid, Jackie, Charlotte, les quatre ambassadeurs vers la Terre et plusieurs personnes que Nadia avait rencontrées dans l’entrepôt.
— Des tas de gens très bien, répéta Nadia.
C’était la révolution polycéphale.
Mais les gens n’étaient pas très chauds pour cette liste, ils le dirent et le répétèrent à Nadia. Ils avaient l’habitude qu’elle leur fournisse un point d’équilibre, pendant le congrès comme pendant la révolution, et déjà avant, à Dorsa Brevia, durant toutes les années de la clandestinité… depuis toujours, en fait. On voulait qu’elle participe au conseil pour y jouer un rôle modérateur. C’était une tête froide, un parti neutre, etc.
— Sortez ! s’écria-t-elle, soudain furieuse, sans trop savoir pourquoi, et elle vit que sa colère les inquiétait, les dérangeait. Je vais y réfléchir, ajouta-t-elle en les mettant dehors.
Elle resta seule avec Charlotte et Art, qui avaient pris un air grave et faisaient semblant de n’être pour rien dans tout cela.
— On dirait qu’ils tiennent à t’avoir au conseil exécutif, constata Art.
— Oh, ça va.
— Mais si. Ils veulent une personne en qui tout le monde a confiance.
— Ils veulent une personne qui ne leur fait pas peur, tu veux dire. Ils veulent une vieille babouchka incapable de lever le petit doigt, afin de tenir leurs adversaires à l’écart du conseil et d’agir comme ils l’entendent.
Art se renfrogna. Il n’avait pas réfléchi à ça. Il était trop naïf.
— Au fond, une Constitution est une sorte de plan, dit pensivement Charlotte. Le véritable acte de construction, c’est d’en tirer un gouvernement qui marche.
— Dehors ! fit Nadia.
Elle finit par accepter d’y siéger. Ils ne voulaient pas en démordre, ils étaient incroyablement nombreux et elle ne voulait pas leur donner l’impression de se défiler. Et c’est ainsi qu’elle laissa le piège se refermer sur sa jambe.
Les chambres se réunirent, les élections furent organisées. Nadia fut élue parmi les sept, avec Zeyk, Ariadne, Marion, Peter, Mikhail et Jackie. Le jour même, Irishka fut élue premier président de la cour environnementale, un coup magnifique pour elle, à titre personnel, et pour les Rouges en général. Ça faisait partie du Grand Geste qu’Art avait négocié à la fin du congrès pour obtenir l’appui des Rouges. La moitié des membres de la cour étaient d’ailleurs plus ou moins Rouges, ce qui conférait au geste une ampleur un peu exagérée, au goût de Nadia.
Immédiatement après ces élections, une autre délégation vint la trouver, menée cette fois par ses compagnons du conseil. Elle avait reçu le plus grand nombre de voix des deux chambres, lui annoncèrent-ils, aussi voulaient-ils l’élire présidente du conseil.
— Oh non ! dit-elle.
Ils hochèrent gravement la tête. Le président n’était qu’un membre du conseil comme les autres. Un titre honorifique, et voilà tout. Ce bras du gouvernement était calqué sur celui des Suisses, et les Suisses ne savaient généralement même pas qui était leur président, etc. Ils avaient juste besoin de son accord, lui dirent-ils, et à ces mots, une flamme brilla dans les yeux de Jackie.
— Dehors ! leur dit-elle.
Lorsqu’ils furent sortis, Nadia s’effondra dans son fauteuil, sonnée.
— Tu es la seule sur Mars en qui tout le monde a confiance, fit doucement Art avec un haussement d’épaules, comme pour dire qu’il n’y était pour rien, ce qui était un mensonge, elle le savait pertinemment. Que veux-tu ? fit-il en levant les yeux au ciel dans une attitude théâtrale. Donne-leur trois ans, et quand les choses seront sur des rails, tu leur diras que tu en as assez fait et que tu laisses tomber. Et puis, la première présidente de Mars ! Comment pourrais-tu résister ?
— Oh, sans problème.
Il attendit. Nadia le foudroyait du regard.
— Tu vas accepter, hein ? dit-il enfin.
— Tu m’aideras ?
— Évidemment ! Tout ce que tu voudras, ajouta-t-il en posant la main sur ses poings crispés. Je veux dire… Je suis à ta disposition.
— C’est une position officielle de Praxis ?
— Eh bien, oui. Je suis sûr que ça pourrait le devenir. Conseiller de Praxis auprès de la présidente de Mars ? Tu penses !
Allons, c’était peut-être jouable.
Elle poussa un gros soupir et essaya de se détendre. Elle avait un nœud à l’estomac. Elle pouvait accepter ce poste, puis faire exécuter la majeure partie du travail par Art et son équipe, quelle qu’elle soit. Elle ne serait pas la première présidente à faire ça. Et pas la dernière non plus.
— Conseiller de Praxis auprès de la présidente de Mars, répétait Art, aux anges.