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— Oh, la ferme ! s’exclama-t-elle.

— Mais bien sûr.

Il la laissa un moment, le temps de se faire à cette idée, revint avec un pot de kava fumant et deux tasses. Il lui en tendit une et la regarda boire à petites gorgées le liquide amer.

— De toute façon, je suis ta chose, Nadia, dit-il. Tu le sais.

— Hum.

Elle le regarda laper son kava. Il ne parlait pas que de politique, elle le savait. Il l’aimait. Depuis le temps qu’ils travaillaient ensemble, qu’ils vivaient ensemble, voyageaient ensemble, partageaient le même espace. Et elle l’aimait bien. Un gros nounours, étrangement gracieux pour sa corpulence, débordant de joie de vivre. Qui adorait le kava, il fallait voir comment il le dégustait, la bouche en cul de poule. Il avait porté le congrès à bout de bras, grâce à sa bonne humeur contagieuse. Il avait réussi à leur faire croire qu’il n’y avait rien de plus amusant que d’écrire une Constitution. Absurde ! Mais ça avait marché. Et pendant le congrès, ils étaient devenus une sorte de couple, elle devait bien l’admettre.

Seulement elle avait cent cinquante-neuf ans, maintenant. Encore une absurdité, mais ce n’en était pas moins vrai. Et Art avait, elle ne savait pas trop, entre soixante-dix et quatre-vingts ans, bien qu’il en paraisse cinquante, comme souvent quand ils commençaient le traitement prématurément.

— Je pourrais être ta grand-mère, dit-elle.

Art haussa les épaules, un peu gêné. Il savait de quoi elle voulait parler.

— Je suis assez vieux pour être l’arrière-grand-père de cette femme, répliqua-t-il en indiquant une grande indigène qui passait devant la porte de leur bureau. Et elle serait assez vieille pour avoir des enfants. Alors tu sais… à partir d’un certain moment, ça ne veut plus rien dire.

— Peut-être pas pour toi.

— Non ! Mais c’est déjà la moitié des avis qui comptent.

Nadia ne répondit pas.

— Écoute, reprit Art, nous allons vivre un sacré bon bout de temps. À un moment donné, les chiffres ont cessé d’avoir un sens. Je veux dire, je n’étais pas avec toi pendant les premières années, mais nous sommes ensemble depuis longtemps, maintenant, et nous en avons vécu des choses, tous les deux.

— Je sais, fit Nadia en regardant la table, le moignon de son doigt perdu, en pensant à certaines périodes de sa vie, disparues elles aussi.

Et voilà qu’elle se retrouvait présidente de Mars.

— Merde !

Art finit son kava, la regarda avec sympathie. Il l’aimait bien, elle l’aimait bien. Ils formaient déjà une sorte de couple.

— Je peux compter sur toi pour m’aider avec cette saleté de conseil ? fit-elle, déprimée de sentir tous ses fantasmes technologiques s’envoler en fumée.

— Et comment !

— Et puis… eh bien, on verra.

— On verra, répéta-t-il en souriant.

Et voilà, elle était coincée sur Pavonis Mons. Le nouveau gouvernement se constituait, déménageait des entrepôts vers Sheffield, s’installait dans les vastes bâtiments, aux façades de pierre polie, abandonnés par les métanats. La question se posa, évidemment, de savoir si elles seraient indemnisées pour l’occupation de leurs bâtiments et autres infrastructures, ou si tout avait été « globalisé », « coopté » par l’indépendance et le nouvel ordre.

— Qu’on les indemnise, grommela Nadia à Charlotte.

Mais la présidente de Mars n’était apparemment pas le genre de présidente devant qui l’on se mettait au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture du pantalon…

En tout cas, le gouvernement prenait ses quartiers à Sheffield qui devenait, sinon la capitale, du moins le siège provisoire du gouvernement global. Burroughs étant submergée et Sabishii incendiée, aucun autre endroit ne s’imposait et, à vrai dire, Nadia n’avait pas l’impression que les villes sous tente se battaient pour les héberger. Il était question de construire une nouvelle capitale, mais ça prendrait du temps, et en attendant, il fallait bien qu’ils s’installent quelque part. Tout le monde se retira donc sous la tente de Sheffield, sous le ciel noir de Sheffield, l’ombre du câble de l’ascenseur montant de son quartier est, comme une faille dans la réalité.

Nadia trouva, dans la tente la plus à l’ouest, derrière le parc, un appartement au quatrième étage d’où elle avait une belle vue sur la terrible caldeira de Pavonis. Art prit un appartement au rez-de-chaussée du même immeuble, mais qui ouvrait sur l’arrière. La caldeira lui donnait le vertige. Le bureau de Praxis était dans un bâtiment voisin, un énorme cube de jaspe poli, aux fenêtres d’un bleu de chrome.

Enfin, elle était là. Le moment était venu de respirer un bon coup et de se mettre à la tâche. Elle avait l’impression de faire un cauchemar dans lequel le congrès constitutionnel se serait soudain prolongé pendant trois ans, trois années martiennes.

Elle avait, au départ, l’intention de descendre parfois de la montagne afin de participer à un projet de construction ou un autre. Évidemment, elle ferait son travail pour le conseil, mais contribuer à l’accroissement de la production de gaz à effet de serre, par exemple, semblait particulièrement judicieux : cela alliait les problèmes techniques et la politique de conformation au nouveau régime de régulation environnemental, et cela lui permettrait de retourner dans l’arrière-pays, où étaient localisées beaucoup d’installations. De là, elle pourrait participer aux travaux du conseil par bloc-poignet.

Mais tout conspira à la faire rester à Sheffield. Les événements s’enchaînèrent – rien de particulièrement important ou intéressant, comparé au congrès, rien que les petits détails qui faisaient marcher les choses. C’était comme l’avait dit Charlotte : après la phase de conception, les détails interminables de la construction.

Il fallait s’y attendre. Elle devrait être patiente. Elle expédierait les affaires urgentes, et puis elle s’en irait. Entre-temps, avec le processus de démarrage, les médias ne juraient que par elle, le nouveau bureau martien des Nations Unies voulait la voir pour parler avec elle de la nouvelle politique d’immigration et des procédures. Les autres membres du conseil ne pouvaient pas se passer d’elle. Où le conseil se réunirait-il ? À quel rythme ? Quelles étaient les règles de fonctionnement ? Nadia persuada les six autres conseillers d’embaucher Charlotte comme secrétaire du conseil et chef du protocole, après quoi Charlotte recruta toute une équipe d’assistantes de Dorsa Brevia. Ils avaient donc une amorce d’état-major. Et Mikhail avait une grande expérience du gouvernement acquise à Vishniac Bogdanov. Des tas de gens étaient donc plus aptes que Nadia à faire ce travail. Mais on l’appelait encore un million de fois par jour pour conférer, discuter, décider, nommer, arbitrer, administrer. Ça n’en finissait pas.

Et puis, quand Nadia trouva le temps de s’occuper un peu d’elle-même, elle découvrit que la présidente de Mars aurait le plus grand mal à mener son projet à bien. Tout ce qui était actuellement mis en œuvre l’était par une tente ou une coop. C’étaient souvent des entreprises commerciales, compromises dans des transactions impliquant pour partie des travaux publics à but non lucratif, et pour partie des marchés compétitifs. Le fait que la présidente participe au projet d’une coop risquait fort de passer pour un patronage officiel et devait être évité dans un souci d’équité. C’était un conflit d’intérêts.

— Et merde ! dit-elle en regardant Art d’un œil accusateur.

Il haussa les épaules, l’air de n’y avoir pas songé un seul instant.

Mais il n’y avait pas moyen d’en sortir. Elle était prisonnière de son pouvoir. Bien. Elle étudierait la situation comme n’importe quel problème d’engineering, comme n’importe quelle autre difficulté. Mettons qu’elle veuille construire une usine de production de gaz à effet de serre. Elle ne pouvait se joindre à une coop industrielle en particulier. Elle devait donc le faire d’une autre façon. Intervenir à un niveau plus élevé. Et si elle essayait de coordonner les coops ?