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Ce n’étaient pas les raisons qui manquaient de promouvoir la production de gaz à effet de serre. L’Année Sans Été avait été ponctuée par une série de violents orages qui s’étaient abattus du Grand Escarpement sur le nord, et la plupart des météorologistes voyaient dans ces tempêtes de Hadley transéquatoriales une conséquence de la suppression des miroirs orbitaux et de la soudaine baisse de luminosité qui s’en était suivie. La perspective de voir survenir une véritable ère glaciaire n’était pas exclue, et le pompage des gaz de serre semblait être l’un des meilleurs moyens de la combattre. Nadia demanda donc à Charlotte d’organiser une conférence destinée à envisager toutes les stratégies de lutte contre l’ère glaciaire. Charlotte contacta des gens de Da Vinci, de Sabishii et d’ailleurs, et elle mit bientôt sur pied un colloque qui devait se tenir à Sabishii, et que quelqu’un, un saxaclone sans doute, baptisa « Les Entretiens de M-53 sur les Moyens de Combattre les Effets de la Baisse de Luminosité ».

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Ces entretiens, Nadia ne devait jamais y assister. Elle fut retenue à Sheffield par les affaires, et surtout par la mise en route du nouveau système économique qu’elle jugeait plus importante que tout le reste. Les députés votaient les lois d’économie qui devaient habiller le squelette défini par la Constitution. Ces lois imposaient aux coops qui existaient avant la révolution d’aider les filiales locales des métanats maintenant indépendantes à se transformer en organisations similaires. Ce processus, appelé horizontalisation, bénéficiait d’un très large soutien, surtout de la part des jeunes indigènes, et avançait sans heurt. Toute entreprise martienne devait maintenant appartenir à ses seuls collaborateurs. Aucune coop ne pouvait dépasser un millier de membres ; les entreprises plus importantes seraient composées d’associations de coops. Pour leur structure interne, la plupart des entreprises adoptaient l’une ou l’autre variante d’un modèle bogdanoviste, lui-même inspiré de la communauté basque de Mondragon, en Espagne. Les employés étaient copropriétaires de leur entreprise et accédaient à leur titre de propriété en versant l’équivalent d’une année de salaire environ au fonds d’équité de la firme, cette somme étant acquise lors de divers programmes d’apprentissage suivis en fin de scolarité. Ce versement était une sorte d’action dont la valeur augmentait à chaque année que le collaborateur passait dans la société. Elle lui était restituée sous forme de pension ou de capital de départ. Un conseil élu par le personnel désignait une direction, qu’il allait généralement chercher à l’extérieur, et qui avait ensuite tout pouvoir de décision, mais était assujettie au contrôle annuel du conseil. On pouvait obtenir du crédit et des capitaux auprès de banques coopératives centrales, du fonds de développement du gouvernement global ou d’organismes d’aide comme Praxis et les Suisses. Au niveau supérieur, les coops d’un même secteur d’activité pouvaient s’associer pour des projets plus importants et envoyer des représentants auprès de guildes qui instauraient des codes de déontologie, mettaient en place des centres d’arbitrage et de médiation, et assumaient généralement toutes les activités des syndicats professionnels.

La commission économique était aussi chargée de définir une monnaie martienne à usage interne et destinée aux échanges avec la Terre. La commission tenait à ce que cette monnaie résiste à la spéculation terrienne, mais, en l’absence de Bourse martienne, il était à craindre que le poids des investissements terriens ne retombe sur la devise martienne, avec les risques d’inflation que cela comportait. Avec le temps, on pouvait craindre une surévaluation du sequin martien sur le marché des changes terrien, au détriment de Mars. Mais les métanats en cours de dislocation poursuivaient la lutte contre le coopératisme sur Terre, et les échanges financiers terriens, désorganisés, avaient perdu de leur intensité. Le sequin se tenait donc bien sur Terre, sans excès, et sur Mars, ce n’était que de l’argent. Praxis fut d’une aide considérable tout au long du processus, en jouant un peu le rôle de banque fédérale pour la nouvelle économie, en lui accordant des prêts à taux zéro et en servant de trait d’union avec les Bourses terriennes.

Dans ce contexte, le conseil exécutif débattait pendant de longues heures, tous les jours, de problèmes législatifs et autres. Nadia en oublia presque la conférence dont elle était l’instigatrice et qui se déroulait en même temps à Sabishii. Parfois, le soir, elle passait enfin une heure ou deux devant l’écran avec ses amis de Sabishii. Les choses donnaient l’impression de bien se passer là-bas aussi. Beaucoup de savants environnementalistes de Mars étaient venus et ils s’accordaient à dire qu’un accroissement massif de l’émission de gaz à effet de serre contribuerait à atténuer les effets de la perte du miroir. Évidemment, les serres émettaient avant tout du dioxyde de carbone – dont ils s’efforçaient déjà de ramener la proportion dans l’atmosphère à un niveau respirable – mais ils estimaient généralement qu’il devait être possible de produire et de relâcher dans l’atmosphère des gaz plus complexes et plus puissants, selon des proportions idoines et sans que cela pose de problème sur le plan politique. La Constitution spécifiait que l’atmosphère ne devait pas dépasser 350 millibars à la limite de six kilomètres, mais ne disait rien sur la nature des gaz devant permettre d’arriver à cette pression.

Ils avaient calculé que s’ils arrivaient à augmenter la proportion de dérivés carbonés halogénés et autres gaz composant ce qu’ils appelaient « le cocktail de Russell » à cent parties par million au lieu des vingt-sept parties par million que comportait normalement l’atmosphère, la chaleur monterait de plusieurs degrés kelvin et la menace d’ère glaciaire serait écartée, ou du moins grandement réduite. Le plan prévoyait donc la production et le relâchement dans l’atmosphère de tonnes de tétrafluorure de carbone, d’hexafluoroéthane, d’hexafluorure de soufre, de méthane, d’oxyde d’azote et de traces d’autres éléments chimiques qui contribueraient à réduire le rythme auquel les rayons UV détruisaient ces halocarbones.

L’autre moyen de lutte le plus souvent mentionné au cours des entretiens consistait à faire fondre la glace de la mer du Nord. Tant qu’elle ne serait pas complètement liquide, l’albédo de la glace renverrait beaucoup d’énergie dans l’espace. S’ils parvenaient à obtenir un océan liquide, ou, selon sa latitude, un océan liquide en été, toute menace de glaciation serait écartée à jamais, et le terraforming pratiquement achevé : il y aurait des courants forts, des vagues, une évaporation, des nuages, des précipitations, une fonte, des fleuves, des rivières, des deltas – un cycle hydrologique complet. Toutes sortes de méthodes furent proposées pour accélérer la fonte de la glace : alimenter les océans avec la chaleur dégagée par les centrales nucléaires, répandre des algues noires à la surface, déployer des émetteurs chauffants à micro-ondes et à ultrasons, ou rompre les plaques les moins épaisses à l’aide de brise-glace.

L’accroissement de l’effet de serre irait bien entendu dans ce sens : la glace des océans fondrait toute seule à partir du moment où la température de l’air s’élèverait régulièrement au-dessus de 273 degrés kelvin. Mais ce projet n’allait pas sans inconvénients, ainsi que le soulignèrent les participants au colloque : il exigerait un effort industriel presque aussi important que les entreprises monstrueuses des métanats comme le transport d’azote de Titan, ou la soletta elle-même. Et ce n’était pas un mince problème : les gaz étaient constamment détruits par les rayons UV dans la stratosphère, de sorte qu’il faudrait les produire de façon excessive afin d’atteindre le niveau désiré, et même après, si on voulait qu’ils continuent à monter aussi haut. L’extraction des matières premières et la construction des usines nécessaires pour leur transformation étaient des projets énormes qui seraient essentiellement mis en œuvre grâce à la robotique : ça exigerait des mineurs robots et autorépliquants, des usines autoconstructibles et autorégulées, des drones échantillons dans la stratosphère. L’entreprise devait être entièrement automatisée.