Le problème ne résidait pas dans le défi technique que cela impliquait. Comme le fit remarquer Nadia, la technologie martienne était hautement robotisée depuis le début. Des milliers de petits véhicules automatisés erreraient seuls à la surface de Mars, à la recherche des meilleurs gisements de carbone, de soufre ou de fluorine, comme les Arabes des caravanes minières du Grand Escarpement. Puis, quand ils découvriraient des dépôts importants, les robots s’installeraient et construiraient de petites unités de transformation à partir de l’argile, du fer, du magnésium et des oligo-éléments trouvés à l’endroit de ces mêmes dépôts, apportant les pièces qu’ils ne pouvaient fabriquer sur place et assemblant le tout. Ils construiraient des flottilles de foreuses et de wagons automatisés afin de transporter les matières transformées vers les usines où elles seraient gazéifiées et relâchées à partir d’immenses silos mobiles. Ce n’était pas très différent du processus de forage antérieur de gaz atmosphérique, sinon sur le plan de l’échelle.
L’ennui, c’est que les dépôts les plus faciles à exploiter l’avaient déjà été. Et que le sol ne pouvait plus être creusé comme autrefois : il y avait des plantes presque partout, maintenant, et en de nombreux endroits, une sorte de dallage se développait à la surface du désert, par suite de l’hydratation, de l’action bactériologique et de réactions chimiques dans les argiles. Cette croûte contribuait grandement à réduire les tempêtes de sable, qui constituaient encore un grave problème. La gratter pour atteindre les dépôts de matière première qui se trouvaient en dessous n’était plus envisageable, ni sur le plan politique ni sur le plan écologique. Les membres rouges des instances gouvernementales exigeaient un moratoire sur ce genre de forage, et pour de bonnes raisons, même en termes de terraforming.
Qu’il était difficile, songea Nadia, un soir, en éteignant son écran, de se retrouver confronté aux effets antagonistes de ses actes… Les effets sur l’environnement étaient si étroitement liés qu’ils auraient du mal à les dissocier et à arrêter une marche à suivre. Et qu’il était difficile de rester prisonnier des règles qu’on avait soi-même édictées. Rien ni personne ne pouvait plus agir individuellement. Toute action était maintenant bien trop ramifiée. D’où la nécessité de réguler l’environnement, et l’utilité de la cour environnementale globale, déjà submergée par les dossiers. Elle allait être aussi obligée de réglementer tous les projets sortant de ces entretiens. Les jours du terraforming débridé étaient révolus.
Et en sa qualité de membre du conseil exécutif, Nadia devait se borner à dire qu’elle était pour l’augmentation de l’effet de serre. À part ça, elle devait rester en dehors du débat, sous peine de donner l’impression de marcher sur les plates-bandes de la cour environnementale, qu’Irishka défendait avec vigueur. De sorte que Nadia passait du temps à consulter, par écran interposé, des groupes qui concevaient de nouveaux robots extracteurs censés causer le moins de désordre possible, ou qui travaillaient sur des fixateurs de poussières susceptibles d’être vaporisés à la surface, ou d’y pousser. « Un dallage fin et rapide », comme ils disaient. N’empêche que le problème n’était pas près d’être réglé.
Ce fut toute la contribution de Nadia aux entretiens de Sabishii, qu’elle avait elle-même initiés. Enfin, toutes ces questions techniques étant engluées dans des considérations d’ordre politique, elle n’avait rien manqué, en fin de compte. Personne n’était arrivé à un résultat concret. Et pendant ce temps-là, à Sheffield, le conseil affrontait de réels problèmes : des difficultés imprévues dans l’instauration de l’éco-économie. Certains protestaient que la CEG outrepassait son autorité. D’autres se plaignaient de la nouvelle police et du système de justice criminelle. Les deux chambres adoptaient un comportement anarchique et stupide. Les Rouges, et d’autres, faisaient de la résistance dans l’outback, et Dieu sait quoi encore. Les embêtements couvraient tout le champ des possibles, du plus crucial au plus dérisoire, jusqu’à ce que Nadia commence à perdre la mesure des vrais problèmes dans cette galaxie.
C’est ainsi, par exemple, qu’elle passait une bonne partie de son temps à arbitrer les luttes intestines du conseil, qu’elle considérait comme triviales mais ne pouvait éluder. La plupart des conflits étaient provoqués par les manœuvres de Jackie visant à constituer une majorité qui la suivrait aveuglément, de façon à utiliser le conseil comme un porte-drapeau pour Mars libre, autrement dit pour elle-même. Nadia s’efforça de mieux connaître les autres membres du conseil afin d’imaginer un moyen de travailler avec eux. Zeyk était une vieille connaissance. Nadia l’aimait bien. C’était un homme influent parmi les Arabes, il les représentait face à la culture générale et il avait remporté ce poste au nez et à la barbe d’Antar. C’était un homme gracieux, intelligent, gentil, et tous deux étaient d’accord sur la plupart des problèmes, y compris les plus fondamentaux, de sorte qu’ils entretenaient des relations très positives, presque amicales. Ariadne était une des prêtresses de la matriarchie de Dorsa Brevia, rôle qui lui allait comme un gant : c’était une idéologue impérieuse et rigide, et ses principes étaient probablement la seule chose qui l’empêchait de présenter une opposition sérieuse à la prééminence de Jackie auprès des indigènes. Marion était une Rouge ; une idéologue aussi, mais elle avait beaucoup évolué depuis les jours anciens de son radicalisme, même si elle argumentait avec une faconde incroyable, de sorte qu’il était difficile de lui river son clou. Peter, le petit garçon d’Ann, avait grandi et incarnait un certain pouvoir auprès de différentes factions de la société martienne, dont l’équipe spatiale de Da Vinci, l’underground Vert, les gens du câble et, à cause d’Ann, certains Rouges parmi les plus modérés. Cette versatilité faisait partie de sa nature, et Nadia avait toujours eu du mal à le cerner. Il gardait ses distances, comme ses parents, et il semblait se méfier de Nadia et des autres Cent Premiers. Un vrai nisei, jusqu’au bout des ongles. Mikhail Yangel était l’un des premiers issei à avoir suivi les Cent sur Mars, et il avait travaillé avec Arkady depuis le début. Il avait joué un rôle moteur dans la révolte de 61, et Nadia le tenait pour l’un des Rouges les plus extrémistes à l’époque, ce qui la mettait encore parfois en rage. C’était stupide, ça ne facilitait pas les rapports avec lui, mais elle n’y pouvait rien ; c’était plus fort qu’elle. Il avait pourtant beaucoup changé. C’était aujourd’hui un bogdanoviste prêt au compromis. Sa présence au conseil était une surprise pour Nadia. Elle y voyait une sorte de geste envers Arkady, et trouvait cela vaguement touchant.
Et puis il y avait Jackie, qui était peut-être la plus populaire et la plus puissante des politiciennes de Mars. En attendant le retour de Nirgal, du moins.