Nadia était donc amenée à négocier avec eux jour après jour et s’efforçait de comprendre leur mode de fonctionnement alors qu’ils abordaient l’un après l’autre les problèmes quotidiens, du plus important au plus dérisoire, de l’abstrait au personnel. Nadia avait l’impression que tout était lié. Non, le conseil n’était pas un travail à mi-temps. Il l’occupait du matin au soir, sans trêve ni relâche. Et des trois années martiennes de son mandat elle n’avait vécu que deux mois…
Art voyait bien que la situation lui pesait et faisait de son mieux pour l’aider. Il lui apportait son petit déjeuner tous les matins, comme une soubrette. Il le préparait souvent lui-même, et veillait à ce qu’elle se régale. Il arrivait en tenant haut son plateau et programmait du jazz sur son IA en guise de fond sonore à leurs agapes matinales. Pas seulement Louis Armstrong, que Nadia adorait, même s’il s’ingéniait à trouver, pour l’amuser, de vieux enregistrements comme Give Peace a Chance ou Stardust Memories, mais aussi des échantillons de jazz postérieur qu’elle n’appréciait guère jusque-là, parce qu’elle les trouvait trop frénétiques. Mais ça semblait être le tempo de l’époque. En tout cas, elle trouvait que Charlie Parker tournait et virevoltait d’une façon très impressionnante, et que Charlie Mingus donnait à son big band des accents comparables à ceux de Duke Ellington sous pandorphe – exactement ce qui manquait, disait-elle, au Duke et à tout le swing, une musique très amusante, agréable. Non, le plus beau de tous, c’était Clifford Brown qu’Art invitait souvent à partager leur petit déjeuner. C’est lui qui l’avait découvert pour elle, et il en était très fier. Il affirmait souvent que c’était l’héritier légitime d’Armstrong – une trompette vibrante, aux accents radieux, mélodiques comme celle de son cher Satchmo, aussi vive, brillante, intelligente et difficile. Du Parker, en plus joyeux. C’était le fond sonore idéal pour ces moments de folie, une musique stimulante, intense, aussi positive qu’il était possible de l’être.
Art lui apportait donc son petit déjeuner en chantant All of Me d’une assez belle voix, avec la vision pénétrante de Satchmo, pour qui la chanson américaine ne pouvait être traitée que comme une bonne blague : « All of me, moi tout entier, pourquoi ne pas me prendre tout entier, tu ne vois pas, que je ne vaux rien sans toi. » Leurs petits déjeuners musicaux étaient très gais.
Mais si bien que commencent les journées, le conseil lui bouffait la vie. Nadia en avait de plus en plus marre des chamailleries, des négociations, des compromis, des conciliations. De gérer les problèmes des gens, minute après minute. Elle commençait à en avoir plein le dos.
Art le voyait bien, évidemment, et il se faisait du souci pour elle. Un soir, après le travail, il invita Ursula et Vlad, qui étaient en ville pour affaires, à dîner chez Nadia, lui-même se chargeant de la cuisine. Nadia aimait beaucoup ses vieux amis ; cette invitation était une bonne idée. Art était un homme adorable, se disait Nadia en le regardant s’affairer dans la cuisine. Un diplomate consommé sous ses airs de bonne pâte. Ou le contraire. Une sorte de Frank débonnaire. Ou plutôt un mélange de Frank, avec sa rouerie, et d’Arkady, ce bon vivant. Elle se morigéna intérieurement pour cette sale habitude qu’elle avait de voir les gens en fonction des Cent Premiers, comme si tout le monde était, d’une façon ou d’une autre, une recombinaison des caractéristiques de cette famille originale.
Vlad et Art parlèrent d’Ann. Sax avait appelé Vlad depuis la navette qui filait vers Mars. Il avait été ébranlé par une conversation qu’il avait eue avec elle et voulait savoir si Vlad et Ursula seraient disposés à lui administrer le traitement qu’ils avaient fait subir à son cerveau après son attaque.
— Ann n’accepterait jamais, objectait Ursula.
— J’espère bien que non, fit Vlad. Ça irait trop loin. Son cerveau n’a pas été endommagé. Nous ignorons quel effet ce traitement pourrait avoir sur des tissus sains. Et on ne devrait entreprendre que ce qu’on comprend, à moins d’être vraiment désespéré.
— Peut-être qu’Ann est désespérée, avança Nadia.
— Non. C’est Sax qui est désespéré, rectifia Vlad avec un sourire fugace. Il voudrait trouver une Ann différente en rentrant.
— Tu ne voulais pas non plus faire subir le traitement à Sax, reprit Ursula.
— C’est vrai. Je ne l’aurais pas tenté sur moi-même. Mais Sax est vraiment un homme courageux. Impulsif. Nous devrions nous en tenir à des choses comme ton doigt, Nadia, fit Vlad en la regardant. Maintenant que nous savons comment les réparer.
— Qu’est-ce qu’il a, mon doigt ? demanda Nadia, surprise.
Ils éclatèrent de rire.
— Celui qui te manque ! répondit Ursula. Nous pourrions te le faire repousser, si tu voulais.
— Ka ! s’exclama Nadia.
Elle s’appuya au dossier de sa chaise et regarda sa main gauche, le moignon de son petit doigt sectionné.
— À vrai dire, il ne me manque pas tant que ça.
Ils s’esclaffèrent de plus belle.
— Alors tu nous as bien eus ! remarqua Ursula. Tu n’arrêtais pas de te plaindre de tout ce que tu ne pouvais plus faire sans lui !
— Moi ?
Les autres acquiescèrent avec ensemble.
— Tu n’aimerais pas le retrouver pour nager ? avança Ursula.
— Je ne nage plus beaucoup.
— Tu as peut-être arrêté à cause de ça.
Nadia regarda à nouveau sa main longue et fine.
— Ka. Je ne sais pas quoi vous dire. Vous êtes sûrs que ça marcherait ?
— Et s’il te poussait une nouvelle main ? avança Art. Une Nadia tout entière ? Tu aurais une sœur siamoise.
Nadia lui enfonça son coude dans les côtes.
— Non, non, fit Ursula en secouant la tête. Nous avons déjà expérimenté la technique sur des amputés et un grand nombre d’animaux expérimentaux. Des mains, des bras, des jambes. Nous avons trouvé ça en observant des grenouilles. C’est assez formidable, en réalité. Les cellules se différencient exactement comme à la première pousse.
— Une démonstration très littérale de la théorie de l’émergence, fit Vlad avec un petit sourire.
Et Nadia comprit à ce sourire qu’il avait joué un rôle fondamental dans la mise au point du processus.
— Et ça marche ? lui demanda-t-elle.
— Ça marche. Nous pourrions parfaitement faire pousser un nouveau doigt sur ton moignon en réalisant une combinaison de cellules de la souche embryonnaire et de la base de ton autre petit doigt. L’ensemble fonctionne comme l’équivalent des gènes homéobox du fœtus : il comporte les déterminants nécessaires pour que les nouvelles cellules-souches se différencient normalement. Une injection ultrasonique hebdomadaire de facteur de croissance fibroblastique, plus, au moment donné, quelques cellules de la jointure et de l’ongle… et le tour est joué.
Pendant ses explications, Nadia sentit naître en elle une petite lueur d’intérêt. Une personne entière… Art la regardait avec la curiosité bienveillante qui lui était coutumière.
— Eh bien, pourquoi pas ? dit-elle enfin. C’est d’accord.
C’est ainsi que la semaine suivante ils effectuèrent une biopsie de son petit doigt restant, lui firent quelques injections dans le bras et dans le moignon de son petit doigt manquant et lui donnèrent quelques pilules. Ce fut tout. À part les injections hebdomadaires, ce n’était plus qu’une question de temps.
Puis toute l’affaire lui sortit de l’esprit, parce que Charlotte vint la trouver avec un gros problème : Le Caire ignorait un ordre de la CEG concernant le pompage de l’eau.