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— Je crois que tu ferais bien de venir. On dirait que les Cairotes testent la cour, pour une faction de Mars Libre qui veut défier le gouvernement global.

— Jackie ? avança Nadia.

— Tu m’as comprise.

4

Le Caire se dressait au bord d’un plateau qui surplombait une vallée en forme de U située tout au bout de Noctis Labyrinthus. En sortant de la gare, Art et Nadia traversèrent une plaza entourée de grands palmiers. Elle regarda autour d’elle. C’est là qu’elle avait vécu certains des pires moments de sa vie, lors de l’attaque de 2061. Sasha et tant d’autres avaient été tués, et elle avait fait sauter Phobos, tout ça quelques jours à peine après avoir découvert les restes calcinés d’Arkady. Elle n’y avait jamais remis les pieds. Elle détestait cet endroit.

Elle constata que la ville avait une nouvelle fois souffert au cours des récents troubles. Certaines parties de la tente avaient sauté et la station énergétique avait été gravement endommagée. Elle était en cours de reconstruction, et de nouveaux segments de tente étaient fixés sur l’ancienne, la ville s’étendant loin vers l’est et l’ouest, le long du plateau. Nadia trouvait étrange de voir une ville-champignon à cette altitude, dix kilomètres au-dessus du niveau moyen. Ils ne pourraient jamais se passer des tentes ou se promener au-dehors sans casque et sans combinaison, et Nadia la croyait condamnée au déclin, mais elle se trouvait à l’intersection de la piste équatoriale et de celle de Tharsis, qui allait du nord au sud. C’était le dernier endroit où l’on pouvait traverser l’équateur avant le chaos, un bon quart de la planète plus loin. Alors, à moins qu’on ne construise ce fameux pont trans-Marineris, Le Caire serait toujours un carrefour stratégique.

En attendant, carrefour ou non, ils avaient de plus en plus besoin d’eau. Après l’explosion, en 61, de l’aquifère de Compton, les canyons de Marineris avaient été inondés. C’était l’inondation qui avait manqué tuer Nadia et ses compagnons lors de leur fuite dans les canyons, après la prise du Caire. La majeure partie de l’eau avait soit gelé, créant un long glacier irrégulier, soit formé des mares et gelé dans le fond chaotique de Marineris. Une partie était évidemment restée dans l’aquifère. Au cours des années qui avaient suivi, cette eau avait été pompée et amenée dans les villes sur tout l’est de Tharsis, et le glacier de Marineris était lentement descendu dans le canyon, son extrémité supérieure, qui n’était plus alimentée par aucune source, reculant, laissant derrière elle un sol dévasté et une enfilade de lacs de glace de faible profondeur. Le Caire commençait donc vraiment à manquer de réserves d’eau. Ses services hydrologiques avaient posé dans l’auge de Chryse un pipeline qui amenait l’eau du grand bras sud de la mer du Nord. Jusque-là, il n’y avait pas de problème ; il fallait bien que les villes sous tente trouvent leur eau quelque part. Mais les Cairotes avaient depuis peu commencé à déverser de l’eau dans un réservoir situé en contrebas, dans le canyon Noctis, le trop-plein s’écoulant dans Ius Chasma, où il s’accumulait derrière l’extrémité supérieure du glacier de Marineris, ou coulait tout du long. Pratiquement, donc, ils avaient créé un nouveau fleuve courant dans l’immense système du canyon, loin de leur ville ; et maintenant ils établissaient un certain nombre de colonies de peuplement et de communautés agricoles en aval de la ville. Une délégation de Rouges était allée trouver la cour environnementale globale pour protester, arguant que Marineris Vallès, qui était le plus grand canyon du système solaire, devait être protégé en tant que merveille naturelle. Si on laissait faire, le glacier finirait par glisser dans le chaos, et le fond des canyons se retrouverait à découvert. La CEG avait approuvé cette motion et mis son veto (Charlotte disait son « cego ») à l’écoulement de l’eau hors du réservoir du Caire. Les Cairotes avaient refusé d’obtempérer, décrétant que le gouvernement global n’avait pas à légiférer sur ce qu’ils appelaient « les problèmes vitaux de la cité », et construisaient des colonies en aval aussi vite qu’ils le pouvaient.

C’était une provocation manifeste, un défi lancé au nouveau système.

— C’est un test, marmonna Art, au milieu de la place. Ce n’est qu’un test. Si c’était une vraie crise constitutionnelle, on entendrait une sirène retentir sur toute la planète.

Un test. Exactement le genre de chose que Nadia n’était pas d’humeur à supporter. Si bien qu’elle traversa la ville de fort mauvaise humeur. Et la vue de la plaza, des boulevards, du mur de la cité, le long du canyon, n’arrangea rien : tout était exactement comme en 61 et lui rappelait ces terribles journées. La mémoire enregistrait mal, dit-on, la partie médiane de la vie. Eh bien, elle aurait joyeusement renoncé à ces souvenirs si elle l’avait pu. L’ennui, c’est que la peur et la rage semblaient agir comme autant de fixateurs de cauchemar. Car tout lui revenait à l’esprit avec une netteté surnaturelle : Frank tapant comme un malade sur ses moniteurs, Sasha mangeant une pizza, Maya hurlant avec fureur pour une raison ou une autre, les heures passées à se demander avec angoisse si les fragments de Phobos leur tomberaient dessus ou non. L’image du corps de Sasha, du sang aux oreilles. Le déclenchement de l’émetteur qui avait envoyé valdinguer Phobos.

Elle eut donc le plus grand mal à se contenir lors de la première réunion avec les Cairotes, d’autant que Jackie était parmi eux, et prenait leur parti. Qui plus est, elle était enceinte, et depuis plusieurs mois, apparemment. Elle était épanouie, rayonnante, éblouissante. Personne ne savait qui était le père, elle avait fait ça toute seule. Une tradition héritée de Dorsa Brevia et d’Hiroko. Un sujet d’irritation supplémentaire pour Nadia.

La réunion avait lieu dans un bâtiment situé près du mur de la cité, juste au-dessus du canyon en forme de U appelé Nilus Noctis. Le problème en cause était visible dans le canyon : un large réservoir aux parois de glace, fermé par un barrage invisible d’aussi haut juste avant la porte d’Illyrie et le nouveau chaos de Compton.

Charlotte était debout devant la fenêtre et posait aux officiels du Caire les questions mêmes que Nadia aurait posées, mais avec un calme qu’elle était loin d’éprouver.

— Vous vivrez toujours sous une tente. Les possibilités d’extensions sont limitées. Pourquoi inonder Marineris alors que ça ne vous rapportera rien ?

Personne ne se donna la peine de lui répondre. Pour finir, Jackie dit :

— Les gens qui vivront en bas en profiteront, et ils font partie du Grand Caire. L’eau sous toutes ses formes est une ressource à cette altitude.

— L’eau dévalant Marineris ne présente aucun intérêt pour personne, objecta Charlotte.

Les Cairotes arguèrent de l’utilité de l’eau dans Marineris. Il y avait aussi des représentants des colons d’en bas, dont un certain nombre d’Égyptiens. Ils firent valoir qu’ils étaient à Marineris depuis des générations, qu’ils avaient le droit de vivre là, que c’était la meilleure terre arable de Mars, qu’ils se feraient tuer plutôt que de partir, et ainsi de suite. À certains moments, Jackie et les Cairotes semblaient prendre fait et cause pour ces voisins ; à d’autres, ils paraissaient plutôt militer pour le droit d’utiliser Marineris comme réservoir. Et surtout, ils donnaient l’impression de défendre leur propre droit à faire ce qu’ils voulaient. Nadia commençait à en avoir jusque-là.

— La cour a rendu son jugement, dit-elle. Nous ne sommes pas venus pour en rediscuter mais pour faire appliquer sa décision.

Et elle quitta la réunion avant de prononcer des paroles irréparables.