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Ce soir-là, elle dîna avec Charlotte et Art au restaurant de la gare. Elle était tellement hors d’elle qu’elle n’arrivait pas à se concentrer sur le délicieux repas éthiopien qu’on leur avait servi.

— Que veulent-ils ? demanda-t-elle à Charlotte.

Celle-ci haussa les épaules, avala ce qu’elle avait dans la bouche et dit :

— Tu as remarqué que la présidente de Mars n’avait pas une autorité phénoménale sur son peuple ?

— Il faudrait être sourde et aveugle pour ne pas s’en rendre compte.

— Oui. Eh bien, ça vaut pour l’ensemble du conseil exécutif. Tout se passe comme si, dans ce gouvernement, le vrai pouvoir était détenu par la cour environnementale. Irishka en a été nommée responsable au titre du Grand Geste, et elle a beaucoup fait pour légitimer la tendance Rouge modérée en adoptant des positions moyennes. Les développements sont généralement acceptés sous la limite des six kilomètres, mais, au-dessus, ils sont très stricts. C’est dans la Constitution, alors ils peuvent défendre ce point de vue, d’autant que les députés traînent les pieds. Ils n’ont révoqué aucune de leurs dispositions, pour l’instant. Alors tu penses si cette première session donne une image impressionnante d’Irishka et de ses magistrats.

— Et Jackie est jalouse, avança Nadia.

— C’est possible, acquiesça Charlotte en haussant les épaules.

— Plus que possible, renchérit Nadia d’un ton funèbre.

— Et puis il y a la question du conseil lui-même. Jackie croit peut-être pouvoir obtenir le soutien des trois autres sur la question, auquel cas le conseil serait encore un peu plus à sa botte. Le Caire est une arène où elle peut espérer que Zeyk votera avec elle à cause de la partie arabe de la ville. Il ne lui en manquera plus que deux. Et Mikhail et Ariadne sont tous les deux très partisans du régionalisme.

— Mais le conseil ne peut revenir sur des décisions de la cour, fit Nadia. Il n’y a que les députés qui puissent le faire, non ? En édictant de nouvelles lois.

— Exact, mais si Le Caire continue à défier la cour, eh bien, ce sera au conseil d’ordonner que la police vienne y mettre bon ordre. C’est le rôle de l’exécutif. Et si le conseil ne le fait pas, l’autorité de la cour en pâtira et Jackie prendra le contrôle effectif du conseil. C’est ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups.

Nadia rejeta le bout de pain qu’elle tenait.

— Je préférerais crever plutôt que de voir ça, dit-elle.

Ils restèrent un moment silencieux.

— Je n’aime pas ça du tout, reprit enfin Nadia.

— D’ici quelques années, il y aura une jurisprudence, fit Charlotte. Des institutions, des lois, des amendements à la Constitution et tout ce qui s’ensuit. Tout ce qui n’est pas dans la Constitution et qui se produit dans la pratique. Comme le rôle dévolu aux partis politiques. Pour l’instant, nous en sommes au stade de l’élaboration de toutes ces choses.

— Peut-être, n’empêche que je déteste ça.

— Imagine ça comme une méta-architecture. L’élaboration de la culture qui permet à l’architecture d’exister. Ce sera moins frustrant pour toi.

Nadia renifla.

— Pour moi, c’est clair, fit Charlotte. Le jugement a été rendu, ils n’ont qu’à s’y soumettre.

— Et s’ils refusent ?

— Ce sera à la police de faire son boulot.

— La guerre civile, en d’autres termes !

— Ils n’iront pas jusque-là. Ils ont ratifié la Constitution comme tout le monde, et ceux qui refusent d’accepter la règle générale sont des hors-la-loi, comme les écoteurs Rouges. Je ne pense pas qu’ils aillent aussi loin. C’est juste un test pour voir quelles sont nos limites.

Ça n’avait pas l’air de l’ennuyer. Les gens sont comme ça, semblait-elle dire. Elle n’en voulait à personne, elle n’était pas frustrée. Une femme très calme, cette Charlotte – détendue, confiante, capable. Depuis qu’elle coordonnait les dossiers, le travail du conseil était bien organisé, sinon facile. Si cette compétence était l’effet de l’éducation dans une matriarchie comme Dorsa Brevia, se dit Nadia, alors il fallait leur laisser plus de pouvoir. Elle ne pouvait s’empêcher de comparer Charlotte à Maya, avec ses sautes d’humeur, son angst, son amour du drame. Bon, il y avait des cas individuels dans toutes les cultures. Mais ça allait être intéressant d’avoir des femmes comme celle-ci pour régler toutes ces tâches.

Lors de la réunion du lendemain matin, Nadia se leva et dit :

— La cour globale a déjà statué contre la mise en eau de Marineris. Si vous persistez à inonder le canyon, c’est la police qui interviendra. Je ne pense pas que vous ayez envie de ça.

— Et moi, je ne pense pas que tu aies le pouvoir de t’exprimer au nom du conseil exécutif, fit Jackie.

— Si, rétorqua sèchement Nadia.

— Non, répliqua Jackie. Tu n’es qu’une des sept. Et la question ne regarde pas le conseil, de toute façon.

— C’est ce qu’on verra.

La réunion s’éternisa. Les Cairotes faisaient de l’obstruction. La situation déplaisait de plus en plus à Nadia. Leurs chefs étaient des membres influents de Mars Libre, et même si leur défi échouait, ils pourraient obtenir des concessions dans d’autres domaines, et le parti en retirerait un certain pouvoir. Charlotte convint que ça pouvait être leur motivation secrète. Le cynisme de cette attitude écœurait Nadia, et elle avait le plus grand mal à être ne serait-ce que polie avec Jackie. Laquelle affectait la cordialité bon enfant d’une reine enceinte naviguant parmi ses favoris tel un navire de haut bord au milieu d’une flottille de bateaux à rames : « Vraiment, tante Nadia, je suis désolée que tu te soies crue obligée de perdre du temps avec cette histoire. »

Ce soir-là, Nadia dit à Charlotte :

— Je ne veux pas que Mars Libre retire quelque profit que ce soit de cette affaire.

Charlotte eut un petit rire.

— Tu as parlé à Jackie, hein ?

— Oui. Je ne comprends pas qu’elle soit si populaire. Ils lui mangent tous dans la main !

— Elle est aimable avec tout le monde. Elle se croit irrésistible.

— Elle me rappelle Phyllis, reprit Nadia. (Toujours les Cent Premiers…) Enfin, je ne sais pas… Et si nous imposions des pénalités à ceux qui intenteraient des actions sans fondement ?

— On pourrait les condamner aux dépens, dans certains cas du moins.

— Regarde si tu pourrais leur coller ça sur le dos.

— Attendons d’abord d’être sûrs de gagner.

Les réunions se poursuivirent encore une semaine. Nadia laissa parler Charlotte et Art. Elle passait les réunions à regarder par les fenêtres le canyon en contrebas, et à frotter le moignon de son petit doigt, sur lequel il y avait manifestement une nouvelle bosse. Que c’était bizarre… Elle avait fait très attention, et pourtant elle ne se rappelait pas l’avoir vue apparaître. La protubérance était chaude, rose, d’un rose délicat, comme les lèvres d’un enfant. Il semblait y avoir un os au milieu. Elle n’osait pas appuyer dessus. Les langoustes ne pinçaient sûrement pas leurs membres quand ils repoussaient. Cette prolifération cellulaire avait quelque chose de dérangeant. Comme une sorte de cancer, mais contrôlé, dirigé. La démonstration du miraculeux pouvoir d’instruction de l’ADN. Du miracle de la vie même, qui s’épanouissait dans toute sa complexité. Et un petit doigt n’était rien par rapport à un œil, ou un embryon. C’était vraiment stupéfiant.

Dans tout ça, les réunions politiques étaient une véritable épreuve. Nadia sortit de l’une d’elles sans en avoir écouté un traître mot, tout en étant sûre que rien d’important ne s’était dit. Elle alla se promener jusqu’à un point de vue qui dépassait de l’extrémité ouest de la paroi de la tente. De là, elle appela Sax. Les quatre voyageurs se rapprochaient de Mars. Le délai de transmission n’était plus que de quelques minutes. Nirgal semblait de nouveau en pleine forme. Il était de bonne humeur. Michel paraissait en fait plus épuisé que lui. Sa visite sur Terre avait dû lui coûter. Nadia leva son petit doigt devant l’écran pour le saluer, et obtint le résultat escompté.