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— Pour un petit riquiqui, comme disent les enfants, c’est un riquiqui !

— Ça, tu l’as dit.

— Tu n’as pas l’air de croire que ça va marcher.

— Non. J’ai beau faire, je n’y arrive pas.

— Je pense que nous sommes dans une période de transition, répondit Michel. À notre âge, il est difficile de croire qu’on est encore en vie, alors on fait comme si ça devait finir à tout moment.

— Ça pourrait bien arriver.

Elle pensait à Simon. À Tatiana Durova. Et à Arkady.

— Évidemment. Mais ça pourrait aussi continuer pendant des décennies, voire des siècles. Au bout d’un moment, nous serons bien obligés de nous rendre à l’évidence.

Il donnait l’impression d’essayer de s’en convaincre autant que de l’en persuader.

— Tu regarderas ta main intacte et tu ne pourras pas faire autrement que d’y croire. Et ce sera très intéressant.

Nadia remua la petite protubérance. L’empreinte digitale n’était pas encore visible sur la peau fraîche, translucide, mais elle était sûre que, lorsqu’elle apparaîtrait, ce serait la même que celle de l’autre petit doigt. C’était vraiment bizarre…

Art revint d’une réunion l’air soucieux.

— Je me suis renseigné, dit-il. Je voulais comprendre ce qu’ils avaient derrière la tête. J’ai mis des agents de Praxis sur le coup, dans le canyon, sur Terre et auprès de la direction de Mars Libre.

Des espions, songea Nadia. Voilà où nous en sommes. Des espions.

— … semble indiquer qu’ils sont en train de conclure avec des gouvernements terriens des arrangements particuliers en matière d’immigration. Ils construisent des colonies de peuplement afin de permettre à des gens de s’installer. Des Égyptiens, c’est sûr, et sans doute aussi des Chinois. Ce sera donnant donnant, mais nous ne savons pas ce qu’ils attendent en retour de ces pays. Peut-être de l’argent.

Nadia poussa un gémissement.

Au cours des jours suivants, elle rencontra, par écran interposé ou en personne, chacun des membres du conseil exécutif. Marion était évidemment contre la mise en eau de Marineris, aussi Nadia n’avait-elle plus besoin que de deux voix. Mais Mikhail, Ariadne et Peter ne voulaient pas faire intervenir la police s’il y avait un autre moyen de leur faire entendre raison. Et Nadia les soupçonnait de n’être pas plus ravis que Jackie de la faiblesse relative du conseil. Ils semblaient disposés à toutes les concessions afin de ne pas avoir à faire appliquer par la force un jugement de la cour qu’ils n’appuyaient pas de toutes leurs forces.

Il était clair que Zeyk n’avait pas envie de soutenir Jackie, même si sa marge de manœuvre était limitée par le fait que toute la communauté arabe du Caire avait les yeux braqués sur lui. Le contrôle du sol et de l’eau était important pour eux. Mais les Bédouins étaient des nomades, et, par ailleurs, Zeyk était un fervent supporter de la Constitution. Nadia pensait pouvoir compter sur lui. Il n’y en avait plus qu’un à convaincre.

Les relations avec Mikhail ne s’étaient jamais arrangées. Il lui donnait l’impression de vouloir être un plus fidèle gardien de la mémoire d’Arkady qu’elle-même. Elle ne comprenait pas Peter. Elle n’aimait pas Ariadne, mais, d’une certaine façon, ça facilitait les choses, et Ariadne était au Caire, elle aussi. Alors Nadia décida de l’approcher avant les autres.

Ariadne était aussi attachée à la Constitution que n’importe qui à Dorsa Brevia, mais ces gens étaient aussi des régionalistes et espéraient sans doute conserver une certaine indépendance par rapport au gouvernement global. Et ils étaient eux aussi éloignés de leur approvisionnement en eau. Ce qui expliquait les raisons de ces tergiversations.

— Écoute, lui dit Nadia dans une petite pièce, de l’autre côté de la plaza. Tu devrais oublier Dorsa Brevia et penser à Mars.

— Que crois-tu que je fais d’autre ?

La seule idée de cette rencontre l’exaspérait. Elle se retenait pour ne pas mettre Nadia dehors. Le fond du dossier lui importait peu. C’était une question de principe. Ils n’avaient pas de leçon à recevoir des issei. Avec eux, tout se ramenait à des histoires de préséance et de hiérarchie, ils avaient oublié les vrais problèmes. Et dans cette foutue ville, encore ! Tout à coup, Nadia perdit patience et lui dit, un ton plus haut peut-être qu’elle n’aurait voulu :

— Eh bien, non, ce n’est pas ce que tu fais ! C’est la première fois qu’on défie la Constitution, et la seule question que tu te poses, c’est quel avantage tu pourrais en tirer ! Je te préviens : si tu ne votes pas l’application de la décision de la cour, la prochaine fois qu’on nous soumettra un dossier qui te tient vraiment à cœur, il y aura des représailles ! Tu as compris ? s’écria-t-elle en brandissant un doigt menaçant sous le nez d’une Ariadne sidérée.

Sa physionomie en disait plus long qu’un roman : le choc initial laissa place à une véritable terreur qui tourna à la colère.

— Je n’ai jamais dit que je ne voterais pas l’application de la décision de justice ! s’écria-t-elle. Pourquoi fais-tu donner l’artillerie lourde, maintenant ?

Nadia retrouva un mode d’expression plus conforme aux lois de la bienséance, sans pour autant céder d’un pouce. Pour finir, Ariadne leva les bras au ciel.

— C’est ce que veut la majorité du conseil de Dorsa Brevia. J’allais voter pour, de toute façon. Tu n’as pas besoin de devenir hystérique.

Et elle quitta la pièce, très contrariée.

D’abord, Nadia éprouva une vague de triomphe, mais elle ne pouvait oublier cette lueur de crainte dans les yeux de la jeune femme, et elle finit par se sentir légèrement mal à l’aise. « Le pouvoir corrompt », lui avait dit Coyote, sur Pavonis. Voilà ce qui la hantait. Elle venait de faire usage de son pouvoir, pour le meilleur ou pour le pire.

Beaucoup plus tard, ce soir-là, elle était encore malade de dégoût et au bord des larmes lorsqu’elle raconta l’incident à Art.

— C’était peut-être une erreur, commenta-t-il gravement. Tu vas avoir de nouveau affaire à elle. La prochaine fois, contente-toi de tirer l’oreille des gens.

— Je sais, je sais. Ka, je déteste ça ! dit-elle. Je donnerais n’importe quoi pour fiche le camp d’ici, pour faire quelque chose de concret.

Il hocha pesamment la tête et lui tapota l’épaule.

Avant la réunion du lendemain matin, Nadia glissa à Jackie qu’elle avait ce qu’il fallait de voix au conseil pour faire stopper la mise en eau du canyon, en faisant intervenir la police si besoin était. Puis, elle profita de la réunion pour rappeler à tout le monde, sans s’appesantir, que Nirgal serait bientôt de retour, ainsi que Maya, Sax et Michel. Plusieurs membres de Mars Libre prirent l’air songeur – sauf Jackie, bien sûr, qui n’eut aucune réaction. Tandis qu’ils reprenaient leurs chicaneries, Nadia se frotta machinalement le doigt. Elle s’en voulait encore de son attitude envers Ariadne.

Le lendemain, les Cairotes acceptèrent de se plier au jugement de la cour environnementale. Ils cesseraient de rejeter l’eau de leur réservoir et les colonies qui se trouvaient en aval dans le canyon se contenteraient de l’eau apportée par le pipe-line, ce qui, à n’en pas douter, limiterait leur croissance.