La laideur de la chose la dérangeait de moins en moins. Quand il lui arrivait d’y songer, effondrée dans son fauteuil, après avoir passé la journée à taper sur des tas de gens, pour un peu elle se serait mise à pleurer de dégoût. Elle n’avait fait que sept mois des trois années martiennes de son mandat. Dans quel état serait-elle quand elle serait libérée de cette corvée ? Elle commençait déjà à s’habituer au pouvoir ; d’ici là, elle en serait peut-être venue à l’aimer.
Art l’écoutait avec inquiétude raconter ses problèmes lors de leurs sacro-saints petits déjeuners.
— Eh bien, répondit-il un matin, après mûre réflexion, le pouvoir est le pouvoir. Tu es la première présidente de Mars. Alors, dans une certaine mesure, la fonction sera ce que tu en feras. Tu pourrais peut-être décréter que tu ne vas travailler qu’un mois sur deux, et déléguer les pouvoirs à ton équipe. Ou quelque chose dans ce goût-là.
Elle cessa de mastiquer et le regarda avec des yeux ronds.
Dès la fin de la semaine, elle quitta Sheffield et partit vers le sud avec une caravane qui allait de cratère en cratère pour mettre en place des installations de drainage. Chaque cratère était différent, bien sûr, mais le travail consistait généralement à choisir l’angle de sortie du tablier du cratère et à mettre les robots au travail. Von Karman, Du Toit, Schmidt, Agassiz, Heaviside, Bianchini, Lau, Chamberlin, Stoney, Dokuchaev, Trumpler, Keeler, Charlier, Sues… Ils équipèrent tous ces cratères, et beaucoup d’autres qui n’avaient pas de nom, mais ça ne durerait pas car les cratères étaient baptisés plus vite qu’ils n’arrivaient à les forer : 85 Sud, Trop Noir, Espoir du Fou, Shanghai, Repos d’Hiroko, Fourier, Cole, Proudhon, Bellamy, Hudson, Kaif, 47 Ronin, Makoto, Kino Doku, Ka Ko, Mondragon. Le passage d’un cratère à l’autre rappelait à Nadia ses voyages autour de la calotte polaire Sud, dans les années de l’underground. Sauf que, maintenant, tout se passait au grand jour. Pendant les jours d’été où la nuit était presque inexistante, l’équipe se prélassait au soleil, dans la lumière crue reflétée par les lacs des cratères. Ils traversaient des fondrières dévastées, gelées, des flaques d’eau de fonte brillant au soleil, des prairies couvertes d’herbe, et toujours, bien sûr, le paysage rocailleux, rouille et noir sous le soleil éclatant, anneau après anneau, crête après crête. Ils équipaient les cratères de plomberie, déposaient des tuyaux de drainage et adaptaient des usines à gaz de serre aux excavateurs lorsque la roche contenait des réserves de gaz.
Mais ce n’était pas du travail au sens où Nadia l’entendait. Elle regrettait le bon vieux temps. Même si ce n’était pas un travail manuel que de conduire un bulldozer, le maniement de la lame était très physique, les changements de vitesse répétés étaient épuisants et on se sentait plus impliqué que lorsque le « travail » consistait à parler à des IA puis à aller se promener en laissant faire des équipes vrombissantes de robots fouisseurs guère plus hauts qu’un enfant, d’unités industrielles mobiles grandes comme un pâté de maisons, de tunneliers hérissés de dents de diamant pareilles à des dents de requin, tous faits d’alliages métalliques/biocéramiques plus durs que le câble de l’ascenseur, et qui se débrouillaient tout seuls. Ce n’était pas ce qu’elle espérait.
6
Elle ferait un autre essai. En attendant : Sheffield. S’immerger à nouveau dans les travaux du conseil, le dégoût se mêlant à un désespoir croissant. Guetter la moindre occasion d’en sortir. Sauter sur le premier projet vraisemblable. Foncer voir de quoi il retournait. Comme disait Art, elle avait le choix des armes. Le pouvoir, c’était aussi ça.
Pour sa seconde tentative, elle s’intéressa au sol.
— L’air, l’eau, la terre, disait Art. La prochaine fois, il s’agira de feux de forêt, c’est ça ?
Elle avait entendu dire que certains chercheurs de Vishniac Bogdanov essayaient de produire de l’humus, et cela l’intriguait. Aussi prit-elle l’avion pour Vishniac. Elle n’y avait pas mis les pieds depuis des années. Art l’accompagnait.
— Ce sera intéressant de voir comment ils s’adaptent, dans les vieilles cités underground, maintenant qu’ils n’ont plus besoin de se cacher.
— Si tu veux tout savoir, je ne comprends pas qu’on puisse vivre là-bas, fit Nadia alors qu’ils survolaient une vaste région disloquée. Ils sont si près du pôle Sud que leurs hivers n’en finissent pas. Six mois sans voir le soleil, qui pourrait supporter ça ?
— Des Sibériens.
— Les Sibériens ne sont pas assez bêtes pour aller s’installer dans un endroit pareil.
— Alors des Lapons. Des Inuits. Des gens qui aiment les régions polaires.
— Mouais. Il faut croire.
En réalité, l’hiver ne dérangeait pas les gens de Vishniac Bogdanov. Ils avaient remodelé le mont du mohole, formant un immense anneau circulaire, en gradins, tourné vers le trou. Cet amphithéâtre serait la Vishniac de la surface. L’été, ce serait une oasis de verdure et, dans la nuit hivernale, une oasis blanche. Ils prévoyaient de l’illuminer avec des centaines de lampadaires, offrant un jour de plateau de cinéma à cette cité qui se regardait le nombril par-delà un trou dans la planète ou contemplait, du haut des gradins, le chaos congelé des highlands polaires. Non, pour rien au monde ils n’iraient ailleurs. Ils étaient chez eux, ici.
Nadia fut accueillie à l’aéroport avec un tapis rouge, comme toujours quand elle allait chez les Bogdanovistes. Avant de rejoindre leur mouvement, elle avait toujours trouvé ça un peu ridicule, presque injurieux. Nadia, la petite amie du Fondateur ! Mais elle se laissa installer dans une suite réservée aux invités située juste au bord du mohole et dont les fenêtres en surplomb permettaient de plonger le regard jusqu’au fond, dix-huit kilomètres plus bas. Les lumières, tout en bas, ressemblaient à des étoiles vues à travers la planète.
Art était moins pétrifié par le spectacle que par l’idée même de ce qu’il voyait, et il refusait d’aller plus loin que le milieu de la chambre. Nadia se moqua de lui, mais quand elle se fut rassasiée de la vue, elle ferma les rideaux.
Le lendemain, elle alla voir les spécialistes du sol. Ils étaient ravis de l’intérêt qu’elle portait à leurs recherches. Ils voulaient pouvoir se nourrir par eux-mêmes, or un nombre sans cesse croissant de colons s’installaient dans le Sud, et ce serait impossible s’ils n’augmentaient pas la surface de sol cultivable. Mais c’était l’une des tâches les plus difficiles qu’ils aient jamais entreprises. Nadia fut stupéfaite. Allons donc, ils étaient les labos Vishniac, les leaders mondiaux dans le domaine des technoécologies, et la couche superficielle du sol n’était, eh bien, que de la terre. Avec des additifs, sans doute, mais les additifs, c’était fait pour être ajouté.
Les savants durent comprendre ce qu’elle pensait, car l’homme appelé Arne qui lui faisait visiter les installations lui apprit d’un air excédé que l’humus était en fait très complexe. Près de cinq pour cent de la masse étaient constitués de matières vivantes, et dans ces cinq pour cent critiques on trouvait des populations denses de nématodes, de vers, de mollusques, d’arthropodes, d’insectes, d’arachnides, de petits mammifères, de champignons, de protozoaires, d’algues et de bactéries. Il y avait plusieurs milliers d’espèces différentes rien que de bactéries ; on pouvait compter jusqu’à cent millions d’individus par gramme de sol et les autres membres de la micro-communauté étaient presque aussi nombreux, tant en individus qu’en variétés.