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— Mais Ann ? demanda Nadia. Qu’est-ce qui pourrait lui faire plaisir ?

Sax étrécit les paupières, retrouvant exactement la tête de rat qu’il avait dans le temps.

— Qu’aimeriez-vous, tous les deux ? reformula Art.

— Difficile à dire, répondit-il d’un ton vague, incertain.

— Vous voudriez que la nature reste à l’état sauvage, avança Art.

— Sauvage, oui, c’est une idée. Ou une position éthique. Pas partout, ce n’est pas le but. Mais…

Il agita la main, se replongea dans ses pensées. Nadia, qui le connaissait depuis cent ans, eut pour la première fois l’impression qu’il ne savait pas sur quel pied danser. Il régla le problème en s’asseyant devant un écran et en tapotant des instructions comme s’il avait oublié leur présence.

Nadia pressa le bras d’Art. Il lui prit la main et appuya doucement sur son petit doigt. Il faisait près des trois quarts de sa taille définitive, et sa croissance était plus lente à présent. L’ongle avait commencé à apparaître, ainsi que, sur le bout charnu, le tracé délicat d’une empreinte digitale. Ça faisait l’effet normal quand on appuyait dessus. Elle croisa rapidement le regard d’Art, puis baissa les yeux. Il lui serra la main avant de la lâcher. Au bout d’un moment, quand il fut clair que Sax n’était plus avec eux, qu’il était retourné dans son monde pour un bon moment, ils repartirent sur la pointe des pieds vers leur chambre, leur lit.

Ils travaillaient le jour et sortaient la nuit. Sax leur faisait son numéro de rat de laboratoire aux yeux papillotants, comme autrefois. Il était inquiet parce qu’on n’avait aucune nouvelle d’Ann. Nadia et Art le réconfortaient de leur mieux, ce qui ne voulait pas dire grand-chose. Le soir, ils allaient se promener comme tout le monde. Il y avait un parc où les parents emmenaient leurs enfants, et les gens les regardaient en souriant comme s’il s’agissait de petits primates en train de jouer dans un enclos, au zoo. Sax passait des heures dans le parc à parler aux enfants et aux parents, puis il s’approchait des pistes de danse où il gambillait pendant des heures. Art et Nadia se tenaient par la main. Son petit doigt gagnait en force. Sa croissance était presque achevée, maintenant, et il fallait qu’elle le compare à celui de l’autre main pour voir la différence. Art le mordillait doucement parfois, quand ils faisaient l’amour, et la sensation qu’elle éprouvait alors la rendait folle.

— Mieux vaut ne pas parler aux gens de cet effet, marmonnait-il. Ça pourrait avoir des conséquences terrifiantes : des gens se trancheraient certaines parties du corps pour les faire repousser, en plus sensible, tu vois ce que je veux dire !

— Pervers !

— Tu sais comment sont les gens. Ils feraient n’importe quoi pour se procurer des sensations.

— Pas un mot sur la question, d’accord ?

— D’accord.

Mais il était temps de reprendre le collier. Sax partit, pour retrouver Ann ou se cacher d’elle, ils ne savaient pas trop. Ils retournèrent en avion à Sheffield et Nadia se replongea jusqu’au cou dans la routine du conseil, chaque journée découpée en tranches de trente minutes passées à régler des problèmes triviaux. À ceci près que certains étaient loin d’être triviaux. Les Chinois qui avaient demandé l’autorisation d’établir un nouvel ascenseur spatial près de Schiaparelli étaient prêts à passer aux actes, et ce n’était là qu’une des nombreuses mesures d’immigration auxquelles ils se trouvaient confrontés. Les accords Mars-Nations Unies signés à Berne prévoyaient que Mars devait accueillir au moins dix pour cent de sa population d’immigrants chaque année, peut-être plus, tant que la croissance démographique persisterait. Nirgal en avait fait une sorte de promesse, il avait parlé avec beaucoup d’enthousiasme (et d’irréalisme, se disait Nadia) de Mars venant à la rescousse de la Terre, la sauvant de la surpopulation en lui offrant son territoire. Mais combien d’immigrants Mars pourrait-elle réellement recevoir, alors qu’ils n’étaient même pas capables de produire un sol cultivable ? Quelle était la capacité d’accueil de Mars, de toute façon ?

Personne ne le savait, et il n’y avait aucun moyen de le calculer. Et combien d’hommes la Terre pouvait-elle contenir ? Les estimations allaient de cent millions à deux cents trillions, et même les plus timorés parlaient de deux à trente milliards. En vérité, la capacité d’accueil était un concept abstrait, très vague, dépendant d’une foule de critères complexes qui se recombinaient entre eux, comme la biochimie du sol, l’écologie et la culture humaine. Il était donc pratiquement impossible de chiffrer exactement le nombre d’individus dont Mars pouvait assurer la survie. En attendant, la population de la Terre dépassait les quinze milliards, alors que Mars, avec une surface habitable presque équivalente, était mille fois moins peuplée, avec ses quinze millions d’habitants environ. La disparité était manifeste. Il fallait faire quelque chose.

Le transfert de masse était une possibilité, évidemment, mais son rythme même était limité par la taille des moyens de transport et la faculté de Mars à absorber les nouveaux migrants. Les Chinois et, d’ailleurs, les Nations Unies en général commençaient à dire que pour accélérer l’immigration ils pouvaient accroître de manière significative les moyens de transport. Un second ascenseur spatial sur Mars serait la première étape de ce projet en plusieurs étapes.

Sur Mars, la réaction était presque unanimement négative. Les Rouges étaient opposés à tout accroissement de l’immigration, bien sûr, et, s’ils en reconnaissaient l’inéluctabilité, ils se dressaient contre le développement du système de transfert, espérant ainsi retarder l’échéance. Cette position était conforme à leur philosophie, et Nadia la comprenait. Mais le point de vue de Mars Libre, au rôle autrement important, n’était pas aussi clair. Nirgal, qui était issu de Mars libre, avait invité les Terriens à venir en masse. Qui plus est, historiquement parlant, Mars libre avait toujours prôné le maintien de liens étroits avec la Terre, adoptant l’attitude dite de la queue qui remue le chien, ce qui revenait à dire que c’était le monde à l’envers. Or les chefs actuels du parti ne semblaient plus aussi favorables à cette stratégie. Et Jackie était au centre de ce nouveau groupe. Ils avaient évolué vers l’isolationnisme au cours du congrès constitutionnel, se rappelait Nadia, exigeant toujours plus d’indépendance de la Terre. D’un autre côté, ils avaient apparemment conclu des accords privés avec certains pays de la Terre. Aussi la politique de Mars libre était-elle ambiguë, pour ne pas dire hypocrite. Elle semblait surtout conçue pour accroître sa propre emprise sur la scène politique martienne.

Pourtant, même en écartant Mars Libre et les Rouges, le sentiment isolationniste était très répandu : les anarchistes, les Bogdanovistes, les matriarches de Dorsa Brevia, les Mars-Unistes – tous avaient tendance à rejoindre les Rouges dans le débat. Si des millions et des millions de Terriens débarquaient sur Mars, disaient-ils, que deviendrait Mars ? Non seulement le paysage, mais la culture martienne, qui s’était formée au fil des années martiennes ? Ne serait-elle pas noyée sous les vieilles habitudes apportées par les nouveaux migrants qui submergeraient très vite la population indigène ? Le taux de natalité était en chute libre partout, et les familles sans enfants, ou avec un seul enfant, étaient aussi commîmes sur Mars que sur la Terre, aussi eût-il été vain d’espérer voir s’accroître rapidement la population indigène. Ils seraient vite engloutis.

Tels étaient du moins les arguments que Jackie avançait en public, de même que les gens de Dorsa Brevia et beaucoup d’autres. Nirgal, qui venait de rentrer de la Terre, ne semblait pas avoir beaucoup d’influence sur eux. Et si Nadia comprenait le point de vue de ses adversaires, elle avait aussi l’impression qu’étant donné la situation sur Terre il était irréaliste d’espérer fermer Mars à l’immigration. Mars ne sauverait pas la Terre, comme Nirgal semblait parfois l’avoir annoncé là-bas, mais un accord avec les Nations Unies avait été ratifié, et ils ne pouvaient faire autrement que de laisser venir au moins le quota de Terriens qu’ils s’étaient engagés à accepter. Le pont entre les mondes devait être élargi. S’ils ne respectaient pas leurs obligations, se disait Nadia, tout pouvait arriver.