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John regagna son appartement épuisé mais satisfait. Qu’Arkady en ait eu vraiment l’intention ou non, il avait fait de lui un des chefs de son mouvement. Il le regretterait peut-être, mais il n’était pas question de faire machine arrière. Et John était convaincu qu’il avait agi pour le mieux. Il pouvait être une sorte de lien entre ce mouvement clandestin et l’ensemble de la population de Mars. Il pouvait avoir un rôle déterminant dans les deux camps, les réconcilier, en faire une force unique qui serait plus efficace. Une force qui disposerait des ressources principales de la planète, mais aussi de l’enthousiasme des clandestins. Pour Arkady, cette synthèse était impossible, mais John disposait de pouvoirs qu’Arkady n’avait pas. Aussi pourrait-il, non pas usurper le leadership d’Arkady, mais simplement tout changer. La porte de sa chambre était ouverte. Il se rua à l’intérieur, inquiet. Sam Houston et Michael Chang étaient installés dans les deux fauteuils.

— Et alors, fit Houston, où étiez-vous passé ?

— Oh, ça va ! lança John.

Sa bonne humeur s’était envolée, remplacée par une bouffée de colère.

— Je me suis trompé de porte ? (Il se retourna.) Non. C’est bien mon appartement. (Il leva les bras et cliqua sur son enregistreur de poignet.) Qu’est-ce que vous faites ici ?

— Nous voulons seulement savoir où vous étiez, dit Houston d’un ton égal. Nous avons désormais tout pouvoir d’entrer où nous voulons et de poser toutes les questions que nous voulons. Donc, vous feriez bien de commencer par me répondre.

— Mais vous n’en avez donc jamais assez de jouer au méchant flic ? Vous ne vous reposez jamais ?

— Tout ce que nous voulons, ce sont des réponses à nos questions, fit Chang d’une voix aimable.

— Oh, je vous en prie, monsieur le gentil flic. Nous sommes tous dans le même cas, non ?

Houston se leva – il était déjà sur le point de perdre son calme et John s’avança jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de lui.

— Sortez de mon appartement. Fichez le camp tout de suite, ou c’est moi qui vais vous virer. Ensuite, on verra qui a le droit d’être ici.

Houston se contentait de le fixer. Sans avertissement, John lui donna une brusque bourrade en pleine poitrine. Houston heurta le fauteuil et se rassit involontairement, avant de se redresser d’un bond. Mais Chang s’interposa.

— Une seconde, Sam ! Attends !

Tandis que John continuait de hurler : « Sortez de cet appartement ! » à s’en faire éclater les poumons tout en cognant sur le dos de Chang, les yeux rivés sur le visage cramoisi de Houston.

Il faillit éclater de rire. Il avait enfin retrouvé sa bonne humeur et il dut se tourner vers la porte pour que l’autre ne voie pas son sourire. Sans cesser de hurler.

Chang poussa son collègue vers le couloir et John les suivit. Ils s’immobilisèrent, Chang prudemment campé entre Houston et John. Il était le plus grand des trois et, soudain, il semblait irrité.

— Alors, qu’est-ce que vous attendiez de moi ? demanda John d’un air innocent.

— Juste savoir où vous étiez, fit Chang, d’un ton rogue cette fois. Nous avons des motifs de soupçonner que votre prétendue enquête sur les sabotages constitue une couverture très pratique pour vous.

— J’ai les mêmes soupçons à votre encontre.

Chang ignora sa réplique.

— Ces événements se produisent toujours juste après vos visites, vous comprenez…

— Non, ils se produisent pendant mes visites.

— Des camions n’ont pas cessé de tomber dans chacun des moholes que vous avez visités pendant la grande tempête. Des virus ont attaqué les logiciels de Sax Russell au Belvédère d’Echus, juste après que vous vous y soyez rencontrés en 2047. Des virus biologiques ont envahi les lichens à propagation rapide d’Acheron immédiatement après votre passage. Et la liste ne s’arrête pas là.

John haussa les épaules.

— Et alors ? Vous êtes là depuis deux mois et c’est tout ce que vous avez trouvé ?

— Si nous ne nous trompons pas, c’est largement suffisant. Alors, où étiez-vous la nuit dernière ?

— Désolé. Je ne réponds pas à des gens qui s’introduisent chez moi par effraction.

— Vous devez répondre. C’est la loi.

— Quelle loi ? Qu’est-ce que vous pouvez faire contre moi ? Il se retourna pour rentrer dans sa chambre, mais Chang s’interposa. John, alors, redevint furieux et bondit sur lui. Mais Chang recula et resta sur le seuil, immobile. John s’éloigna.

Il quitta Senzeni Na cet après-midi-là et s’engagea sur la route des transpondeurs, droit vers le nord, en suivant le flanc est de Tharsis. La route était en parfait état, et trois jours plus tard il avait parcouru 1 300 kilomètres. Il se trouvait au nord-est de Noctis Labyrinthus quand il atteignit une importante intersection à transpondeurs où avait été installée récemment une station de ravitaillement. Il prit à droite, vers l’est, en direction d’Underhill. Jour après jour, dans la tempête, il travaillait avec Pauline.

— Pauline, est-ce que tu peux voir ce que donnent les chiffres concernant le vol de matériel dentaire ?

Elle était aussi lente qu’un humain dès qu’il s’agissait d’une question incongrue, mais la réponse vint enfin. Ensuite, il lui demanda de recenser tous les mouvements des suspects possibles qui lui venaient à l’esprit. Lorsqu’il fut certain des lieux où tous ces suspects s’étaient rendus, il appela Helmut Bronski pour protester contre les agissements de Houston et Chang.

— Ils disent qu’ils travaillent avec votre autorisation, Helmut, et j’ai donc pensé que vous deviez savoir ce qu’ils faisaient exactement.

— Ils font de leur mieux. John, j’aimerais que vous cessiez de vous en prendre à eux pour coopérer un peu. Ça nous aiderait bien. Je sais que vous n’avez rien à cacher, alors pourquoi ne pas nous assister ?

— Écoutez-moi, Helmut. Ils ne me demandent pas mon aide. Ils font de l’intimidation. Dites-leur d’arrêter.

— Mais ils essaient seulement de faire leur boulot. Rien d’illégal ne m’a été rapporté jusque-là.

John coupa la communication. Plus tard, il appela Frank, à Burroughs.

— Que se passe-t-il avec Helmut ? Pourquoi est-il en train de livrer la planète aux flics ?

— Tu es complètement stupide. (Il tapait comme un fou sur un clavier tout en lui répondant, et il semblait avoir à peine entendu la question de John.) Est-ce que tu prêtes seulement attention à ce qui se passe ici ?

— Je le croyais, dit John.

— Mais on baigne dans l’essence, mon vieux ! Et ces putains de traités qui vont être périmés sont l’allumette qui nous menace. Mais tu n’as jamais compris pourquoi on était venus ici ; alors qu’est-ce que tu voudrais comprendre maintenant ?

Il continuait de pianoter sur son clavier, sans détourner les yeux de l’écran.

John l’observait sur son bloc de poignet. Il demanda enfin :

— Frank, pourquoi nous a-t-on envoyés ici ?

— Parce que la Russie et nos chers États-Unis étaient à bout de ressources, voilà pourquoi. De vieux dinosaures industriels décrépits, voilà ce que nous étions. Sur le point de se faire bouffer par le Japon, par l’Europe, et par tous ces petits tigres qui proliféraient en Asie. Et nous avions toute cette expérience spatiale à dépenser, des industries aérospatiales aussi énormes qu’inutiles. Alors, on en a fait une équipe pour venir débarquer ici avec l’espoir que ce serait payant ! Et ça l’a été ! Une vraie ruée vers l’or, pour ainsi dire. Encore plus de carburant, parce que c’est ça, le rôle des ruées vers l’or : montrer qui a le pouvoir et qui ne l’a pas. Mais même à présent, il y a encore des tas de tigres là-bas qui sont meilleurs que nous, et ils veulent leur part du gâteau. Il y a des pays surpeuplés et sans ressources. Dix milliards d’humains qui pataugent dans la merde !