— Pauline, est-ce que tu peux entrer dans le système de monitoring d’Underhill, localiser la caméra qui surveille la porte de notre caveau et retransmettre l’image sur mon écran de poignet, s’il te plaît ?
Il avait supervisé l’installation du système de sécurité d’Underhill quelques années auparavant. Pauline avait encore tous les plans et les codes, et il n’eut pas longtemps à attendre pour recevoir l’image du couloir, avec la porte de sa chambre. Les lumières de l’appartement étaient éclairées, et, en panotant, la caméra lui confirma que la porte était fermée. C’est tout.
Il laissa retomber son bras et réfléchit. Cinq minutes s’écoulèrent avant qu’il transmette des consignes au système de sécurité d’Underhill par le biais de Pauline. Il détenait les codes d’accès et il put ainsi donner l’ordre à tout le dispositif de caméras d’effacer les films de surveillance pour les reprendre en boucle sur une heure au lieu du cycle habituel de huit heures. Ensuite, il donna l’ordre à deux robots de voirie de venir ouvrir la porte. Il attendit en frissonnant. Ils arrivaient lentement, de caveau en caveau. Lorsqu’ils ouvrirent la porte, il les vit par le regard de Pauline. La lumière jaillit dans la chambre, d’abord aveuglante, avant de se régler, et il put y voir plus nettement. Oui, il y avait un homme sur son lit. Son souffle devint rapide. Il téléopéra les robots en utilisant les boutons de son bloc. La manœuvre était tremblotante, mais si l’homme se réveillait, tant mieux.
Il ne se réveilla pas. Il oscillait entre les bras des robots qui venaient de le soulever avec toute leur délicatesse algorithmique. Ça n’était qu’un corps inerte. Il était mort.
John inspira profondément avant de poursuivre la téléopération. Le premier robot déposa le cadavre dans la benne de son collègue. Puis il n’eut plus qu’à les renvoyer vers le couloir et le magasin-caveau. Ils croisèrent plusieurs personnes, mais John n’y pouvait rien. Le corps n’était pas visible si l’on ne se penchait pas sur la benne, et il espérait que, plus tard, personne ne se souviendrait d’avoir rencontré les deux robots de voirie.
Quand ils eurent atteint le magasin-caveau, il hésita. Est-ce qu’il devait jeter le corps dans les incinérateurs du quartier des alchimistes ? Mais non – à présent qu’il n’était plus dans sa chambre, il n’était pas nécessaire de se débarrasser du cadavre. Il en aurait même besoin plus tard. Pour la première fois, il se demanda qui ça pouvait être. Il dirigea l’extenseur oculaire du premier robot sur le poignet droit et utilisa son œil magnétique qui parut mettre un temps infini pour se braquer sur le point voulu. Il se stabilisa. Le minuscule tag implanté dans le bloc de poignet contenait des informations en langage standard digital, et il ne fallut qu’une minute à Pauline pour identifier le mort. Yashika Mui, auditeur de l’AMONU, stationné à Underhill, enregistré en 2050. Une personne bien réelle et qui aurait pu vivre mille ans.
John se remit à frissonner. Il s’appuya contre la paroi de brique bleue d’Underhill. Il lui fallait encore attendre une heure, peut-être un peu moins, avant d’entrer. D’un pas nerveux, il se déplaça à l’intérieur du quadrant. D’ordinaire, il lui fallait un quart d’heure pour en faire le tour, mais il constata qu’il y parvenait en dix minutes. Après le deuxième tour, il alla dans le parc de caravaning.
Il ne restait plus que deux des anciennes caravanes. Apparemment abandonnées, elles servaient d’entrepôts. Il surprit des silhouettes dans la poussière sombre, se pétrifia sous l’effet de la peur, mais elles s’éloignèrent. Il retourna alors dans le quadrant d’Underhill, reprit sa ronde, puis se dirigea vers le quartier des alchimistes. Il s’arrêta devant les bâtiments trapus, les antiques circuits de tubes et de tuyauteries avec leurs équations noires, et repensa aux premières années. Et il en était là, le temps d’un clin d’œil. Dans l’obscurité de la grande tempête. Civilisation, corruption, crise. Un meurtre sur Mars.
Il serra les dents. Une heure s’était écoulée. Il était exactement neuf heures du soir. Il retourna dans le sas, enleva son casque, son marcheur et ses bottes dans la salle d’habillement, passa sous la douche, se sécha et revêtit une combinaison avant de se peigner. Il inspira à fond, et se dirigea vers son appartement. À l’instant où il ouvrait la porte, il ne fut nullement étonné de se trouver face à quatre agents de l’AMONU, mais il réussit à prendre un air surpris quand ils lui ordonnèrent de s’arrêter.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il n’y avait là ni Houston ni Chang, mais trois hommes plus la femme qui avait fait partie du premier groupe de Low Point. Les hommes l’encadrèrent sans répondre, poussèrent la porte, et deux d’entre eux pénétrèrent dans la chambre. John refréna son envie de les frapper, de hurler, ou encore d’exploser de rire en voyant leur expression quand ils découvrirent que la pièce était déserte. Lui se contenta de les dévisager avec curiosité, en se limitant à l’attitude irritée de l’homme qui ne comprend rien à ce qui se passe.
Mais quand il fut à l’intérieur, il eut bien du mal à réprimer sa colère. Il se demandait s’il affrontait des policiers trop zélés ou des fonctionnaires du meurtre.
Il profita de leur désarroi devant cette situation inattendue pour leur décocher quelques phrases mordantes et, dès qu’il eut refermé la porte sur eux, il dit :
— Pauline, transmets ce qu’enregistre le système de sécurité, s’il te plaît, et enregistre. Montre-moi les images des caméras.
Pauline commença sa recherche. Il ne fallut que deux minutes aux trois hommes et à la femme pour rejoindre la salle de sécurité, où ils retrouvèrent Chang et les autres. Ils passèrent à la lecture des bobines. John observait sur l’écran de Pauline. Ils parcouraient les boucles, découvraient qu’elles avaient été réduites à une heure, et que les événements de l’après-midi avaient été effacés. Voilà qui allait leur donner à réfléchir. Avec un sourire sombre, John demanda à Pauline de quitter le système.
Une vague d’épuisement l’enveloppa. Il n’était que onze heures, mais l’adrénaline avait cessé de faire son effet, de même que sa dose d’omeg matinale. Il s’assit sur le lit, puis se souvint du cadavre et se leva. Il décida finalement de dormir par terre.
Ce fut Spencer Jackson qui le tira du sommeil pendant le laps de temps martien. On avait découvert un cadavre dans la benne d’un robot de la voirie. Il accompagna Jackson jusqu’à la clinique et observa le corps de Yashika Mui tandis que les enquêteurs le dévisageaient avec méfiance.
La machine à diagnostic se surpassait quand il s’agissait d’autopsie : les premiers prélèvements indiquaient la présence d’un agent coagulant. D’un air sombre, John ordonna une autopsie criminelle totale. On allait passer au scanner le corps aussi bien que les vêtements de Mui, et toutes les particules seraient comparées à son génome. Toutes celles qui ne correspondraient pas seraient analysées et comparées à celles de tous les résidents d’Underhill. Tout en donnant ses instructions, John observa les gens de l’AMONU, mais ils ne cillèrent pas une seconde. Ils avaient sans doute opéré avec des gants ou en marcheur, ou bien par téléopération, comme lui. Il dut se détourner pour masquer le dégoût qu’il éprouvait.
Mais, bien sûr, ils savaient que c’étaient eux qui avaient déposé le corps dans sa chambre, et ils devaient donc soupçonner que c’était lui qui l’avait éclipsé et qui avait effacé les enregistrements des caméras. Ils savaient qu’il savait, ou ils le soupçonnaient du moins. Mais ils n’avaient aucune certitude. Et il n’avait pas la moindre raison de révéler quoi que ce soit.