Выбрать главу

Olympus Mons est un volcan bouclier, un cône sans abrupts, dont la hauteur exceptionnelle résulte de son diamètre exceptionnel. Il culmine à 25 000 mètres au-dessus d’Amazonis Planitia, mais il se déploie sur huit cents kilomètres et la moyenne de ses pentes de dépasse pas 6 degrés. À sa périphérie, un renflement important forme un escarpement circulaire haut de 7 000 mètres, et cette falaise exceptionnelle, deux fois plus haute que le Belvédère d’Echus, est en de nombreux endroits presque verticale. Certains à-pic ont attiré de nombreux grimpeurs, mais nul n’est encore parvenu jusqu’au point culminant. Pour la plupart des habitants de la planète, l’escarpement n’est qu’un simple obstacle impressionnant sur le chemin qui conduit à la caldeira du sommet d’Olympus. Les voyageurs abordent le volcan par une large rampe sur son flanc nord, là où les ultimes déjections de lave ont submergé la falaise. Les aréologues évoquent un fleuve de roche ignifiée large de cent kilomètres, aveuglant, tombant en cataracte depuis une hauteur de 7 000 mètres sur la plaine de lave craquelée et noire, s’empilant vague après vague, de plus en plus haut… C’est ce flot de lave qui a laissé une rampe d’accès dont l’escalade est aisée. Ensuite, une marche de deux cents kilomètres permet d’accéder au rebord de la caldeira.

Le pourtour du sommet d’Olympus Mons est si large et plat que, tout en ayant une vue parfaite sur les anneaux multiples de la caldeira, on ne peut voir le reste de la planète. Seul le ciel est accessible. Mais, sur le flanc sud du pourtour, il existe un petit cratère d’impact météoritique, qui ne porte d’autre nom que son relevé cartographique : THA-Zp. L’intérieur de ce petit cratère est plus ou moins abrité des courants ténus qui soufflent sur Olympus, et si l’on se tient sur l’arc sud de son rebord déchiqueté, on peut découvrir le bas du volcan et, au-delà, la plaine immense de Tharsis, vers l’ouest. Ainsi, on a l’impression de contempler Mars depuis une plate-forme sur orbite très basse.

Il fallut presque neuf mois, en fait, pour que l’astéroïde soit amené au point de rendez-vous avec Mars, et l’annonce de la fête qu’allait donner John avait eu tout le temps de se répandre. Ils arrivaient de partout, en caravanes de patrouilleurs qui s’étiraient sur la rampe nord et autour de la pente sud de Zp. Là, ils dressèrent d’immenses tentes en croissant aux parois translucides, avec des planchers rigides isolés à deux mètres au-dessus du sol. C’était le dernier cri en matière d’abri provisoire, et tous les croissants étaient tournés vers le haut de la pente. Ainsi, ils formaient autant de gradins, pareils à des jardins en terrasses, des serres dressées au-dessus de l’immensité de ce monde de bronze. Durant une semaine, les caravanes ne cessèrent d’affluer, puis vinrent des dirigeables. Ils s’arrimèrent dans le cratère de Zp qui ressembla bientôt à un cirque rempli de ballons d’anniversaire multicolores.

La foule surprit John : il s’était attendu à ne voir que quelques amis dans ce site éloigné. Encore une nouvelle preuve de son incapacité à comprendre l’évolution de la population nouvelle. Ils étaient sans doute près de mille et la vision était stupéfiante. Bien sûr, il y avait des visages connus, et d’autres très familiers. En fait, ses amis étaient rassemblés là, en quelque sorte. C’était comme s’il découvrait une ville dont il avait jusqu’alors ignoré l’existence. Les représentants des cent premiers étaient nombreux, quarante en tout : Maya et Sax, Ann et Simon, Nadia et Arkady, Vlad et Ursula, plus le groupe d’Acheron, Spencer, Alex et Janet, Mary, Dmitri et Elena, et celui de Phobos, plus Armie, Sacha et Yeli, et d’autres encore qu’il n’avait pas vus depuis vingt ans peut-être. Tous ceux qui lui étaient proches étaient là, sauf Frank, qui avait prétexté être trop occupé, et Phyllis, qui n’avait même pas répondu à son invitation.

Mais il n’y avait pas que les cent premiers. Il fit le compte des anciens amis, ou des amis de ses amis : beaucoup de Suisses, au nombre desquels les gitans constructeurs de routes, des Japonais venus de tous les coins de la planète, les Russes, et aussi ses camarades soufis.

Chaque jour, ils s’élançaient de plus en plus nombreux sur la pente pour recueillir des échantillons de roche. Le météore qui avait formé Zp avait laissé un champ de fragments de lave bréchiforme où l’on trouvait des cônes de stishovite semblables à des éclats de poterie, noirs, rouge sanguinolent, ou ocellés par des impacts de diamant. Une équipe aréologique grecque avait amené un four et entreprit d’émailler certains éclats en jaune, en bleu ou en vert. Ils revêtirent le sol d’une mosaïque multicolore. L’idée se répandit et, deux jours après, chaque tente se dressait au-dessus d’un parterre aux motifs personnalisés : cartes de circuits, images d’oiseaux ou de poissons, abstractions, dessins d’Escher, calligraphies tibétaines qui proclamaient Om Mani Padme Hum, cartes de la planète, équations, portraits, paysages…

John allait d’une tente à l’autre, il bavardait avec tous, s’imprégnait de l’atmosphère de carnaval. Ils faisaient la fête, buvaient, bavardaient durant des heures quand ils ne partaient pas en folles excursions sur les anciens champs de lave pour composer d’autres mosaïques ou danser sur la musique des orchestres amateurs qui s’étaient peu à peu formés. Le meilleur était un groupe de percussions, avec des batteries magnésiques, dont les musiciens venaient de Trinidad, l’un des pavillons de complaisance les plus répandus parmi les transnationales, mais où il existait un solide mouvement de résistance locale représentée justement par ce groupe. Il y avait aussi un groupe de country américain avec un très bon joueur de slide guitar, plus un orchestre irlandais avec ses instruments de fabrication locale, tellement nombreux qu’il pouvait jouer en non-stop.

C’était un merveilleux festival et John nageait dans le bonheur. Il n’avait plus besoin d’omegendorphe, et quand Marian et ses amis de Senzeni Na lui proposèrent des tablettes, il répondit en riant :

— Non, je ne pense pas que j’en aie besoin en ce moment. Ça serait… comme de déverser du permafrost sur Vastitas Borealis.

— Ou de pomper un peu plus de C02 dans l’atmosphère.

— Ou de décharger de la lave sur Olympus.

— Ou d’infiltrer encore un peu de sel dans ce maudit sol.

— Ou de pulvériser de l’oxyde de fer sur cette pauvre planète !

— Exactement ! s’écria John en riant. Je suis déjà dans le rouge !

— Pas aussi rouge que ceux-là, fit quelqu’un en pointant un doigt vers le ciel, à l’ouest. Trois dirigeables couleur sable remontaient la pente du volcan. Ils étaient petits et d’aspect désuet, et ne répondaient pas aux appels radio. Ils rasèrent le rebord du cratère et s’amarrèrent au milieu des autres ballons multicolores. Tous attendaient que les observateurs postés aux sas identifient les passagers. Quand les nacelles s’ouvrirent et qu’une vingtaine de silhouettes apparurent en marcheurs, le silence s’installa.

— C’est Hiroko, annonça Nadia sur la fréquence commune.

Les représentants des cent premiers se précipitèrent alors vers la tente du haut, les yeux fixés sur le tube qui courait sur le rebord. Les visiteurs se dirigeaient vers le sas et ils entrèrent bientôt : Hiroko, Michel, Evgenia, Iwao, Gene, Ellen, Rya, Raul, et pas mal de jeunots.

Appels et cris de joie, colère et reproches se répondaient et se mêlaient dans des étreintes amicales ou bourrues. Quelques larmes coulèrent, reflets du bonheur ou du regret… John lui-même ne put s’empêcher de serrer Hiroko entre ses bras pour la secouer un peu trop violemment, après toutes ces journées qu’il avait passées seul dans son patrouilleur, à sa recherche, espérant une réponse plausible à son inquiétude, à son anxiété. Il aurait voulu lui crier tout ce qu’il avait ressenti, lui lancer des mots durs, mais il retrouvait son visage et son sourire presque inchangés. Elle était plus maigre, plus svelte. Son image se superposait à celle, un peu floue, qu’il avait gardée dans sa mémoire. C’était comme un maquillage hallucinatoire, et il ne put que dire :