Comme elle ne répondait pas, il continua :
— Je suppose que tu as aidé un petit peu Sax en secret. Je suis tombé sur certaines notes que tu lui avais adressées. Voilà encore un sujet sur lequel je m’oppose à toi : aider certains d’entre nous mais pas d’autres.
— Nous le faisons tous, protesta Hiroko, mal à l’aise.
— Est-ce que ta colonie a eu droit au traitement gériatrique ?
— Oui.
— Et c’est Sax qui a fourni le processus ?
— Oui.
— Est-ce que tes enfants connaissent qui sont leurs parents ?
— Oui.
Il secoua la tête. Il était plus qu’exaspéré.
— Je n’arrive pas à croire que tu aies pu faire de telles choses !
— Mais personne ne t’a demandé de le croire.
— C’est évident. Mais ça ne t’a pas gêné de voler nos gènes pour fabriquer des enfants sans notre consentement ? Sans que nous le sachions ? Et de les élever sans que nous ayons le moindre rôle dans leur enfance ?
Elle haussa les épaules.
— Tu peux reprendre tes enfants, si tu le désires. Mais, il y a vingt ans, est-ce qu’un seul d’entre vous souhaitait avoir des enfants ? Non. Le sujet n’a même jamais été abordé.
— Nous étions trop âgés !
— Non. Nous avons préféré ne pas y penser. L’ignorance est souvent un choix, tu le sais, et elle est très révélatrice de ce qui compte pour les gens. Vous ne vouliez pas d’enfants et, par conséquent, vous avez tout ignoré des naissances tardives. Mais nous, nous avons appris les techniques. Et quand vous verrez les résultats, je crois que vous trouverez que l’idée était bonne. Je pense que vous nous remercierez. Qu’est-ce que vous avez perdu, au fond ? Tous ces enfants sont à nous. Mais ils ont des liens génétiques, comme ceux qui sont de toi et moi, et à partir de maintenant, ils existent. Ils sont en quelque sorte un cadeau-surprise.
Son sourire de Mona Lisa joua fugacement sur son visage.
Toujours cette idée du don, songea John. Il réfléchit un instant.
— Bien. Nous pourrions continuer à parler de ça très longtemps, j’imagine.
Le crépuscule avait transformé le ciel du cratère en un ruban violet sous le dôme des étoiles. Dans les tentes, un peu plus bas, les soufis chantaient : « Harmakhis, Mangala, Nirgal, Auqakuh. Harmakhis, Mangala, Nirgal, Auqakuh ».
— Est-ce que tu resteras au moins en contact avec moi maintenant ? demanda John. Est-ce que tu peux m’accorder ça ?
— Oui.
Ils rejoignirent les autres et, tous ensemble, ils descendirent pour se mêler à la fête. John retrouva les soufis et se mit à tournoyer avec eux, comme ils le lui avaient appris sur la mesa, et tous applaudirent et le récupérèrent au vol quand il perdit le contrôle de ses mouvements. Un homme au visage émacié, avec des dreadlocks, le releva.
— Coyote ! s’écria John.
— C’est moi, oui, dit l’autre, et sa voix éveilla une onde électrique dans l’échine de John. Mais il n’y a aucune raison de vous inquiéter.
Il tendit une flasque à John, qui l’accepta et but une gorgée. La fortune sourit aux audacieux, songea-t-il. C’était de la tequila, apparemment.
— Coyote ! répéta-t-il par-dessus le rythme des tambours de magnésium.
L’autre accentua son sourire, hocha la tête et reprit la flasque pour boire à son tour.
— Kasei est avec vous ?
— Non. Il n’aime pas ce cratère de météore.
Coyote frappa amicalement le bras de John avant de se perdre dans la foule des derviches. Une seconde, pourtant, il regarda John par-dessus son épaule et lui lança :
— Amusez-vous bien !
La tequila était maintenant comme un brasier dans l’estomac de John. Il aimait tout le monde : les soufis, Hiroko, et maintenant le Coyote. Il aperçut Maya, se précipita vers elle, passa un bras autour de ses épaules, et des gens levèrent leur verre à leur passage.
Le compte à rebours annonça moins deux minutes, et ils furent nombreux à se précipiter vers le haut pour observer le ciel du sud. L’astéroïde de glace se consumerait probablement en une unique trajectoire sous cet angle d’injection accentué. Si son volume était bien le quart de celui de Phobos, il se transformerait en vapeur, puis en molécules séparées d’hydrogène et d’oxygène, en quelques minutes. Nul ne pouvait savoir à quoi allait ressembler le spectacle.
Ils restèrent donc là, certains reprenant la mélopée. Ils entamèrent le compte à rebours, hurlant à pleins poumons, retrouvant les appels primitifs des astronautes. Ils poussèrent tous enfin le zéro final et restèrent le souffle suspendu. Quelques battements de cœur : rien ne se passait. Soudain, une boule blanche suivie d’une traînée de feu ardent jaillit à l’horizon du sud-ouest. Elle était aussi grosse que la comète de la tapisserie de Bayeux, plus brillante que toutes les lunes de Mars, tous les miroirs de l’espace et toutes les étoiles. De la glace en fusion qui pleuvait depuis le ciel, blanche sur fond noir, suivant une trajectoire basse et rapide, si basse qu’elle était à peu près au niveau d’Olympus et qu’ils distinguaient les fragments qui s’éparpillaient autour de la queue comme autant d’étincelles géantes. Alors, à mi-course, la comète de glace éclata, et ses débris incandescents, éblouissants, se dispersèrent comme une immense volée de mitraille. Et toutes les étoiles vibrèrent à la seconde où la première onde de choc frappa les tentes. Une deuxième suivit, accompagnant l’averse violente de morceaux de phosphore qui s’abîmèrent très vite à l’horizon du sud-est, prolongés de leurs sillages de feu qui s’éteignirent après eux. Et la nuit revint, comme si rien ne s’était passé. Si ce n’est que les étoiles scintillaient, maintenant.
Ils avaient tant attendu, et le passage n’avait duré guère plus de deux ou trois minutes. Pour la plupart, ils étaient demeurés silencieux devant le spectacle, mais certains avaient laissé échapper des cris, comme s’ils assistaient à un feu d’artifice, puis ensuite, lorsque les deux explosions s’étaient succédé. À présent, le silence était aussi total que l’obscurité, et chacun restait figé sur place. Que faire après un pareil événement ?
Mais Hiroko accourait déjà entre les tentes, en direction de John, Maya, Nadia et Arkady. Elle fredonnait une incantation, d’une voix basse mais qui portait alentour, dans chaque tente :
— Al-Qahira, Arès, Auqakuh, Bahram. Harmakhis, Hrad, Huo Sing, Kasei. Ma’adom, Maja, Mamers, Mangala. Mawrth, Nirgal, Shalbatanu, Simud, Tiu.
Elle vint se planter devant John, lui prit la main droite, la leva très haut, et lança :
— John Boone ! John Boone !
Et c’est alors qu’ils se mirent tous à l’ovationner :
— Boone ! Boone ! Boone ! (Et d’autres enchaînèrent :) Mars ! Mars ! Mars !
Et John, soudain paralysé, sentit son visage devenir d’un rouge ardent, comme si un fragment du météorite venait de lui cogner la tête. Tous ses vieux amis riaient en le regardant, et Arkady lui cria avec un accent qu’il devait juger parfait :
— Vas-y ! Parle ! Parle ! Paarrle !
D’autres reprirent en chœur, et puis, après quelque temps, la rumeur s’apaisa, et la foule attendit. Il ne percevait plus que quelques gloussements de rire devant son expression éberluée. Hiroko, alors, lui lâcha la main droite et il la leva en même temps que la gauche, éperdu, les doigts écartés.
— Mes amis, que voulez-vous que je vous dise ? La chose s’est produite, et il n’y a pas encore de mots pour la décrire !
Mais dans le torrent de son sang couraient l’adrénaline, la tequila, l’omegendorphe, plus le bonheur, et les mots suivirent et jaillirent, comme tant de fois auparavant.