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— Voilà : on est sur Mars ! (Rires.) C’est un don immense qui nous a été fait, et la raison même pour laquelle nous devons consacrer nos existences à la continuation de ce cycle. Exactement comme dans le système éco-économique où ce que l’on prélève sur le tout doit être contrebalancé par ce que l’on y apporte, contrebalancé ou mis en excédent pour créer ce flot anti-entropique qui caractérise toute forme de vie, et tout particulièrement l’irruption de l’existence vitale sur un monde nouveau, un lieu qui ne porte pas plus la nature que la culture. Une planète que nous devons transformer en un monde qui sera notre foyer. Nous savons désormais que tous ces gens différents sont arrivés ici pour des raisons différentes et, plus important, que les gens qui nous ont envoyés ici avaient des raisons différentes pour nous y envoyer. Maintenant, nous commençons à découvrir les conflits suscités par ces différences. Des tempêtes se forment à l’horizon, des météores menacent de tomber en pluie, et certains tomberont droit sur nos têtes, ils ne glisseront pas dans le ciel comme cette grande traînée de glace que nous venons de voir ! (Applaudissements.) Cela pourrait devenir moche et, tôt ou tard, ça sera moche, mais il faudra nous rappeler que si ces chutes de météores enrichissent l’atmosphère, la rendent plus dense et apportent l’élixir oxygène dans cette soupe empoisonnée qui nous entoure, l’apaisement des conflits humains peut avoir le même résultat en faisant fondre le permafrost de notre base sociale, et toutes ces institutions gelées, pour nous laisser face à la seule nécessité de création, au besoin impérieux d’inventer un nouvel ordre social purement martien, aussi martien qu’Hiroko Ai, notre Perséphone sortie enfin du régolite pour nous annoncer ce nouveau printemps ! (Applaudissements.) Bon, je sais que j’ai dit et répété que nous devions repartir de zéro, mais, ces dernières années, j’ai beaucoup voyagé, j’ai rencontré beaucoup de monde, et j’ai compris que j’avais tort de dire la chose comme ça. Ce n’est pas comme si nous étions totalement dépourvus et forcés de conjurer des formes divines dans le vide – nous avons nos gènes, nos gènes culturels, et ce que nous accomplissons ici, c’est aussi du génie génétique. Nous avons nos éléments ADN de culture, construits, puis rebrassés par l’Histoire. Nous pouvons choisir, couper et clipper afin d’obtenir ce qu’il y a de mieux dans notre patrimoine génétique, tricoter le tout comme les Suisses l’ont fait pour leur constitution, les soufis pour leur croyance, le groupe d’Acheron pour son dernier lichen à croissance rapide. Un peu de ceci, un peu de cela, tout ce qui peut convenir, en gardant bien à l’esprit la règle de la septième génération, en arrière dans le temps comme en avant. Et je vous dirai même sept fois sept, parce que désormais nos existences vont s’étendre sur des années de plus, et nous ne savons pas encore quels seront les effets produits. Mais une chose est vraie : l’altruisme et l’égotisme se fondent ensemble plus que jamais auparavant. Mais c’est à la vie de nos enfants et de nos arrière-petits-enfants qu’il nous faut penser, parce que nous devons leur donner autant de chances de survivre que nous en avons eues, et, espérons-le, plus encore. Car nous allons pouvoir canaliser l’énergie du soleil par des moyens plus ingénieux encore et inverser le flux de l’entropie dans cette petite poche du flux universel. Je sais que je résume bien mal les choses alors que ce traité qui régit nos existences doit déjà être renouvelé, mais nous devons garder ces questions-là à l’esprit, car ce qui se prépare n’est pas seulement un nouveau traité, mais plutôt une sorte de congrès constitutionnel. Ce qui nous occupe, c’est le génome de notre organisation sociale : vous pouvez faire ceci, pas cela ; vous devez faire ça, prendre ou rendre. Nous avons jusqu’alors vécu selon des règles édictées pour une terre désertique. Le traité de l’Antarctique, fragile et idéaliste, a longtemps protégé le continent froid de toute intrusion, jusqu’à cette dernière décennie, où ont été donnés les premiers coups de griffes. Ces égratignures annonçaient ce qui commence à se passer ici même. L’usurpation des règles établies est visible partout, comme un parasite qui se nourrirait sur la frange de l’hôte-organisme. C’est cela, la redéfinition des règles : l’ancienne, cupidité parasite des rois et de leurs séides. Le système que nous avons baptisé ordre mondial transnational n’est qu’une autre forme de féodalité, un faisceau de règles anti-écologiques, qui ne rapporte rien mais enrichit une élite internationale instable tout en appauvrissant tout le reste et, en fait, cette prétendue élite tout aussi bien. À l’écart du véritable effort humain, et donc de la signification véritable des réalisations humaines, parasite au sens le plus exact du terme, forte de tous les parasites qui contrôlent le pouvoir, qui se nourrissent des produits de l’effort humain tout en fourbissant les forces répressives destinées à maintenir l’état des choses ! (Applaudissements.)

« Mes amis, à ce point, c’est la démocratie contre le capitalisme. Sur cet avant-poste de la civilisation, nous sommes sans aucun doute mieux en mesure d’apprécier la situation et de mener cette bataille. Ce monde est désert et ses ressources sont rares et épuisables. Nous allons être balayés dans le combat, et nous n’avons pas d’autre choix que d’y participer : nous sommes l’un des enjeux et notre sort dépendra de ce qui va se passer dans l’univers humain. Nous avons donc intérêt à faire cause commune, pour Mars, pour nous tous, pour tous ceux qui vivent sur Terre et pour les sept générations. Cela risque d’être dur et de prendre des années. Plus nous serons forts, meilleures seront nos chances. C’est pour ça que je suis tellement heureux d’avoir vu ce météore qui nous apportait la matrice de la vie, heureux de vous retrouver tous rassemblés ici pour célébrer l’événement. Vous formez le congrès de tout ce que j’aime sur ce monde, mais je crois que nous ferions aussi bien d’écouter la musique de nos tambours magnésiques, de danser jusqu’au bout de la nuit avant de nous disperser demain à tous les vents, sur tous les flancs de cette montagne, pour porter notre message.

Des ovations folles montèrent vers John. L’orchestre attaqua en rythme, et la foule se remit en mouvement.

La fête dura toute la nuit. John circulait, il entrait dans les tentes, serrait des mains, échangeait des accolades.

— Merci, merci, merci, disait-il. Je ne sais même plus ce que j’ai dit. Mais je sais ce que je voulais dire depuis longtemps.

Ses anciens amis riaient. Sax, très calme, lui déclara en buvant un café :

— Du syncrétisme, c’est ça, non ?… Très intéressant, et bien exposé…

Maya, avec son sourire le plus fugace, vint l’embrasser, de même que Vlad, Ursula et Nadia.

Arkady le souleva entre ses bras et le fit tournoyer avec un grondement de joie tout en l’embrassant sur les deux joues.

— Hé, John ! Est-ce que tu pourrais me répéter tout ça, dis ? Tu sais que tu m’as épaté ? Complètement épaté ! Comme toujours !

Puis il retrouva Hiroko et son sourire secret, avec Michel et Iwao.

— Je crois, déclara Michel, que c’est ce que Maslow appelait une expérience de pointe.

Iwao, avec un grognement, lui donna un coup de coude, tandis qu’Hiroko posait l’index sur le bras de John comme pour lui communiquer une force, lui apporter un don.

Le lendemain, ils nettoyèrent le site, plièrent les tentes, ne laissant derrière eux que les plaques de mosaïque qui formaient comme un collier coloré autour du grand volcan noir. Ils se dirent au revoir et les dirigeables dérivèrent vers le ciel comme autant de ballons échappés de la main d’un enfant. Ceux d’Hiroko, avec leur teinte de sable, furent les premiers à disparaître.