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John monta dans le patrouilleur de Maya en adressant un millier d’au revoir. Plus loin sur la bordure d’Olympus, ils rejoignirent Arkady et Nadia, Ann, Simon et leur fils, Peter. John devait leur dire, plus tard :

— Il faut que nous parlions à Helmut et que l’ONU nous accepte en tant que porte-parole de la population. Il faut aussi que nous présentions à l’ONU une esquisse de révision du traité. Vers Ls 90, je dois inaugurer une nouvelle ville couverte à l’est de Tharsis. Helmut devrait être présent. Qu’est-ce que vous diriez que nous nous y retrouvions ?

Seuls quelques-uns seraient disponibles, mais ils avaient des délégués et ils se mirent d’accord sur ce plan.

Le lendemain, ils atteignirent la rampe de l’escarpement nord et se séparèrent.

— C’était une fête formidable ! dit John par radio. On se revoit pour la prochaine !

Les soufis les doublèrent et les saluèrent de la main tout en leur disant au revoir par radio. John reconnut la voix de la vieille femme qui s’était occupée de lui après sa danse folle dans la tempête. Elle lui dit :

Dans ce monde ou dans l’autre, Ton amour nous guidera plus loin.

SIXIÈME PARTIE

Les armes sous la table

1

Le jour où John Boone fut assassiné, ils étaient sur la pente orientale d’Elysium. C’était le matin et le météore tombait en pluie, en une trentaine de traînées peut-être, toutes noires. J’ignore de quelle matière ces météorites étaient composés, mais ils éclataient tous en noir et non plus en blanc. On aurait dit des avions de guerre du passé qui s’écrasaient au sol à la vitesse d’un éclair. C’était tellement étrange à voir que nous en restions muets. Nous n’avions pas encore entendu la nouvelle, mais quand nous avons été au courant, nous avons compris. Tout s’était passé en même temps, très exactement.

On était au bord du Lac d’Hellas quand le ciel s’est assombri et qu’un vent soudain s’est levé et a abattu tous les tubes de circulation de la ville. Et puis, le bruit a suivi.

On était à Senzeni Na, où il avait beaucoup travaillé. Il faisait nuit et des éclairs jaillissaient sans arrêt, des éclairs géants qui étaient dardés droit sur le mohole. Impossible à croire, et le bruit était assourdissant. Il y avait une photo de lui dans les quartiers ouvriers. Un éclair a touché une fenêtre de l’avenue et on a tous été aveuglés une seconde. Quand on a pu y voir de nouveau, le cadre de la photo était cassé, ça sentait le brûlé. Après, nous avons appris la nouvelle.

On était à Carr et, d’abord, on n’a pas pu y croire. Tous les cent premiers pleuraient. Il devait être le seul qu’ils aimaient tous. Si la moitié d’entre eux venaient à être tués, les autres applaudiraient. Arkady avait complètement perdu la tête. Il a pleuré pendant des heures. Il avait peur, ce qui ne lui ressemblait pas. Nadia essayait de le consoler, mais elle ne pouvait rien y faire. Et elle a fini par craquer elle aussi. C’est à ce moment qu’il s’est précipité au-dehors et qu’il est revenu avec une des boîtes d’émetteur d’ignition. Quand il a expliqué à Nadia comment ça fonctionnait, elle est vraiment devenue furieuse. Et elle lui a demandé pourquoi il avait fabriqué un truc comme ça !… Arkady pleurait et il n’arrêtait pas de lui demander : « Qu’est-ce que tu veux dire, pourquoi ? C’est à cause de ça, c’est à cause de ce qui est arrivé à John. Ils l’ont tué ! Ils l’ont tué ! Et maintenant, à qui le tour ? Ils sont capables de tous nous liquider s’ils le peuvent ! » Et Nadia qui voulait absolument rendre l’émetteur. Ça le rendait fou ! Il n’arrêtait pas de lui répéter : « Je t’en prie, Nadia, c’est seulement en cas d’urgence, tu comprends ? Seulement en cas d’urgence… » Et elle a bien été forcée de le garder pour le calmer. Non, je n’ai jamais rien vu de pareil…

Nous nous trouvions à Underhill au moment de la panne. Quand le courant a été rétabli, toutes les plantes étaient gelées. Avec la lumière et la chaleur, elles se sont flétries. Nous nous étions rassemblés pour parler de lui pendant toute la nuit. Je me rappelais son arrivée sur Mars dans le début des années vingt, comme pas mal d’entre nous. J’étais un gosse à cette époque, mais je me rappelle que ses premiers mots m’avaient fait rire. Et j’ai été très surpris de voir que les adultes riaient, eux aussi. Je crois bien que c’est à ce moment-là que tout le monde est tombé amoureux de lui. C’est normal, non ? Comment pourrait-on ne pas aimer quelqu’un qui débarque le premier sur une autre planète et qui dit comme ça ! Voilà, on y est. Impossible.

Oh, je ne sais pas vraiment. Une fois, je l’ai vu cogner sur un type. C’était dans le train de Burroughs. Il y avait une femme qui allait aux toilettes. Elle avait une difformité : un gros nez et pas de menton. Et quelqu’un a dit sur son passage : « Bon Dieu, y a une méchante fée qui s’est salement occupée d’elle ! » Et c’est pour ça que Boone l’a cogné. Il a collé le type dans un autre siège et il lui a dit, je crois, qu’une femme moche, ça n’existait pas. Ça, ça le regarde.

Il le pensait, alors qu’il couchait avec une nouvelle femme chaque nuit, sans se soucier de quoi elles avaient l’air. Ni même de leur âge. Quand on l’a trouvé avec cette fille de cinquante ans, il a bien dû s’expliquer. Je suppose que Toitovna n’a jamais entendu parler de cette affaire, sinon elle lui aurait mis un coup de pied dans les burnes, comme des centaines d’autres. Est-ce que vous savez qu’il aimait faire ça dans un planeur avec la fille sur lui pendant qu’il pilotait ?

Mon vieux, je l’ai vu sortir un planeur d’un courant descendant qui aurait écrasé n’importe qui d’autre. S’il avait tenté de résister, l’appareil aurait été déchiré, mais il a suivi le mouvement en tombant à mille mètres à la seconde et, juste à l’instant où il allait se crasher, il a esquivé sur le côté et l’a plaqué à l’atterrissage vingt mètres plus loin. Quand il est descendu, il avait du sang qui lui coulait du nez et des oreilles. C’était le meilleur pilote de Mars : il volait comme un ange. Et puis, Bon Dieu, les cent premiers seraient tous morts s’il n’avait pas dirigé l’insertion sur orbite. C’est ce qu’on m’a dit.

Il y avait des gens qui le haïssaient. Et ils avaient de bonnes raisons pour ça. Il a empêché la construction de la mosquée sur Phobos. Et il pouvait se montrer cruel. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de plus arrogant que lui.

2

— C’est une question de volonté, dit Frank Chalmers à son reflet dans le miroir.

Cette phrase était tout ce qui lui restait du rêve qu’il avait fait juste avant de se réveiller. Il se rasa à grands coups nerveux. Il se sentait tendu, sous l’effet d’une énergie qui ne demandait qu’à éclater. Et il avait envie d’aller travailler. Un autre reste de son rêve : C’est celui qui en veut le plus qui gagne !

Il prit une douche, s’habilla et descendit vers la salle à manger. L’aube s’achevait et les rayons du soleil effleuraient Isidis d’une lumière rouge bronze. Très haut dans le ciel du levant, des cirrus passaient comme des copeaux de cuivre.

Il croisa Rashid Niazi, le représentant de la Syrie à la conférence, qui lui adressa un signe du menton, l’air distant. Frank répondit à son salut et s’éloigna. À cause de Selim el-Hayil, la phalange Ahad de la Fraternité musulmane avait été rendue responsable de l’assassinat de Boone. Chalmers avait toujours pris leur défense en public. Selim avait agi en tueur solitaire, avait-il affirmé. C’était un cas de meurtre suicidaire. Cette explication ne faisait que souligner la culpabilité de l’Ahad tout en appelant leur gratitude vis-à-vis de Frank. Et, naturellement, Niazi, l’un des chefs de l’Ahad, se sentait quelque peu mécontent.