Maya arriva et Frank l’accueillit chaleureusement, chassant dans la seconde le malaise qu’il ressentait toujours en sa présence.
— Je peux me joindre à toi ?
— Bien sûr.
Maya était toujours sensible à sa manière. Frank se concentra sur le moment présent. Ils bavardèrent. Ils en vinrent au traité.
— J’aimerais que John soit là, dit Frank. Il nous serait tellement précieux… Il me manque.
Le genre de propos qui distrairait instantanément Maya.
Elle posa sa main sur la sienne, mais il sentit à peine le contact. Elle souriait en le regardant. Et, malgré lui, il fut bien obligé de détourner les yeux.
Le résumé des infos s’était déployé sur la paroi, et Frank pianota sur la console de sa table pour monter le son. La Terre était dans un sale état. On montrait une manifestation dans Manhattan : toute l’île était envahie par une foule que les protestataires estimeraient à dix millions de personnes et la police à cinq cent mille. Les vues d’hélicoptère étaient fascinantes mais, depuis quelque temps, ils avaient eu droit à d’autres images, moins spectaculaires, mais plus dangereuses. Les populations des nations nanties manifestaient à cause des réductions draconiennes sur la natalité, qui faisaient apparaître les Chinois comme des anarchistes. Les plus jeunes avaient fait éclater leur désespoir et leur colère : ils avaient le sentiment que des immortels avaient fait main basse sur leurs existences. La situation était alarmante, c’était certain. Mais dans les pays en voie de développement, on se battait pour les « conditions injustes » du droit au traitement, ce qui était plus grave. Les gouvernements tombaient les uns après les autres, et on comptait des milliers de morts. En vérité, ces vues des manifestations de Manhattan étaient sans doute destinées à rassurer : tout fonctionnait encore normalement ! Les gens réagissaient comme ils l’avaient toujours fait, même si on pouvait considérer cela comme de la désobéissance civique. Pendant ce temps, Mexico, Sâo Paulo, New-Delhi et Manille étaient en flammes.
Maya, les yeux fixés sur l’écran, déchiffra à voix haute les banderoles : Expédiez les vieux sur Mars.
— C’est la base d’une proposition faite au congrès, dit-il. Prenez-en une centaine et l’affaire est faite. Mettez-les sur des orbites résidentielles, sur la Lune… ou bien ici.
— Surtout ici, ajouta Maya.
— Peut-être.
— Je suppose que ça explique leur entêtement à propos des quotas d’émigration.
Il hocha la tête.
— Nous n’y aurons jamais accès. La pression est trop forte là-bas, et on nous considère comme une des quelques valves de décompression. Est-ce que tu as vu l’émission d’Eurovid sur tous les territoires inexploités de Mars ? (Maya secoua la tête.) C’était une annonce immobilière. Non. Si les représentants de l’ONU nous donnaient voix au chapitre en ce qui concerne l’émigration, ils seraient crucifiés.
— Alors, qu’est-ce que nous allons faire ?
Il haussa les épaules.
— Nous appuyer sur chaque point de l’ancien traité. Comme si toute modification signifiait la fin du monde.
— Alors c’est pour ça que tu te déchaînes sur les termes du préambule ?…
— Évidemment. Tout ça ne paraît peut-être pas aussi important, mais nous sommes dans la position des Anglais à Waterloo. Si nous cédons sur un point, ce sont toutes nos lignes qui s’effondrent.
Ça la fit rire : Maya était séduite par ses idées, elle admirait sa stratégie. Une stratégie qui était bonne, quoique ce ne fût pas celle qu’il entendait appliquer. Ils n’étaient pas exactement dans la situation des Anglais à Waterloo : ils ressemblaient plutôt aux Français, lancés dans un ultime assaut pour tenter de survivre. Ce qui expliquait que Frank ait cédé sur de nombreux points du traité dans l’espoir de réussir des percées, de se raccrocher à ce qu’il désirait réellement. Y compris, très certainement, un poste au département des Affaires martiennes, et son secrétariat de cabinet. Après tout, il lui fallait bien une base pour travailler.
Frank oublia son plaisir dans un haussement d’épaules. Sur le mur télé, les gens déferlaient dans toutes les avenues de New York. Il serra les dents.
— On ferait bien de s’y remettre, dit-il.
Au niveau supérieur, les membres de la conférence s’étaient répandus dans les grandes salles divisées en boxes. La lumière qui filtrait dans la salle principale provenait des salons de rassemblement de l’aile est.
Maya retrouva Samantha et Spencer. Dirigeants de la coalition des Premiers sur Mars, ils avaient été invités à la conférence au titre de représentants de la population mais n’avaient pas le droit de vote : Helmut avait choisi de tolérer leur présence. Il s’était montré aussi compréhensif que possible. Il avait autorisé Ann à représenter les rouges à titre de membre non votant, même s’ils faisaient partie de la coalition. Sax était également sur place pour superviser l’équipe de terraforming, et il y avait aussi un certain nombre de cadres des mines et des plans de développement. À vrai dire, les observateurs à eux seuls constituaient la plus grande part de l’assistance. Mais les membres disposant du droit de vote sur le traité étaient seuls admis autour de la table centrale.
Helmut agita la sonnette, et les cinquante-trois représentants des nations terrestres gagnèrent leurs sièges en même temps que les dix-huit membres de l’ONU, tandis qu’une centaine de personnes continuaient d’errer dans les salons de l’est, observant les débats par les portiques, ou sur les moniteurs.
Burroughs, au-dehors, était devenue une ville grouillante entre les mesas, le réseau dense des tubes de connexion et l’immense tente déployée sur la vallée. Une sorte de petite métropole avec ses canaux et ses grands boulevards bordés de pelouse.
Helmut ouvrit la session. Frank se pencha vers un portique. Sur Mars comme sur la Terre, des millions d’observateurs devaient s’être figés en cet instant. Deux mondes observaient.
L’ordre du jour n’avait pas changé depuis deux semaines : les quotas d’immigration. L’Inde et la Chine avaient une proposition commune à présenter, que le représentant indien lut dans son anglais musical de Bombay. Si l’on ne tenait pas compte du camouflage, cela se résumait encore à un système proportionnel. Chalmers secoua la tête. L’Inde et la Chine représentaient 40 % de la population terrestre, mais elles n’avaient quand même droit qu’à deux voix sur cinquante-trois, et leur proposition n’avait aucune chance d’être adoptée. Les Britanniques, à leur façon discrète, firent remarquer ce point de détail. Et la lutte commença. Elle durerait toute la matinée. Mars était une proie juteuse, et les nations riches ou pauvres de la Terre se battaient pour elle comme pour tout le reste. Les riches avaient l’argent, mais les pauvres avaient leur population, et les armes étaient largement distribuées au hasard, en particulier les vecteurs de germes capables de liquider la population d’un continent. Les enjeux étaient élevés, et la situation dans un équilibre fragile : les pauvres montaient du sud pour faire pression sur les barrières du nord – les lois, l’argent, et la force militaire. On les braquait à bout portant, en fait. Mais l’attaque pouvait survenir à tout instant, exploser sous la pression du nombre, car les premiers rangs étaient poussés sur les barricades par les bébés qui suivaient par millions, affamés d’immortalité.