Stimulé par sa journée de travail, il arrivait et elle était là, elle riait, se pressait contre lui, bavardait avec les autres. Comme une espèce de conjointe. Oh, Bon Dieu, une conjointe ! Et, la nuit, elle le couvrait de baisers, jusqu’à ce qu’il ne puisse même plus imaginer qu’elle ne l’aimait pas vraiment.
Ce qui était intolérable. Il était tellement facile de tromper les gens qui vous étaient les plus proches… Intolérable qu’elle puisse être aussi stupide… C’était un choc réel que de prendre conscience de tout cela plus intensément qu’auparavant.
Il rêvait de John quand il s’arracha au sommeil, un matin. Ils étaient dans la station spatiale, à l’époque de leur jeunesse. Si ce n’est que, dans son rêve, ils étaient vieux, que John n’était pas mort, mais mort quand même. Il parlait comme un fantôme, il savait que Frank l’avait tué, et il était au courant de tout ce qui s’était passé ensuite. Il était sans reproche ni colère. Tout cela était arrivé comme au temps où il avait effectué sa première mission sur Mars, ou comme lorsqu’il avait détourné Maya à bord de l’Arès. Ils étaient encore amis, ou frères, malgré tout ce qui était arrivé. Ils pouvaient se parler et se comprendre. Saisi d’horreur, Frank avait gémi dans ce rêve, il s’était recroquevillé, puis s’était réveillé. Brûlant, baigné de sueur. Maya s’était redressée, les cheveux défaits, les bras refermés contre ses seins.
— Qu’est-ce qui se passe ? Tu as quelque chose ?
— Non, rien ! cria-t-il en courant vers la salle de bains.
Mais elle le suivit et posa les mains sur lui.
— Frank ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Rien ! (Il se dégagea.) Tu ne peux pas me laisser seul ?
— Oh, bien sûr. (Elle était vexée, au bord de la colère.) Mais certainement.
Elle sortit.
— Maintenant que tu as eu ce que tu voulais ! lança-t-il, soudain furieux devant la stupidité, l’égoïsme, la vulnérabilité qu’elle montrait. Alors que tous les jeux étaient faussés.
— Ça veut dire quoi ? demanda-t-elle en réapparaissant aussitôt.
— Tu le sais très bien. Tu as eu ta part du traité, n’est-ce pas ? Sans moi, ça n’aurait pas été possible.
Elle était campée devant lui, comme la statue de la Liberté, aussi belle que dangereuse, les lèvres crispées. Elle secoua la tête d’un air de dégoût.
— Mais tu n’en sais absolument rien !
Il la suivit.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Elle rejeta le drap qui l’enveloppait et enfila ses sous-vêtements avec des gestes violents tout en lui crachant de petites phrases sèches.
— Tu ne sais rien de ce que pensent les autres. Tu ne sais même pas ce que tu penses toi-même. Qu’est-ce que tu comptes retirer du traité ? Toi, Frank Chalmers ? Tu l’ignores. Il y a seulement ce que je veux, moi, ce que veut Sax, ce que veut Helmut. Ce qu’ils veulent tous. Toi, tu n’as pas d’opinion véritable. Tu ne t’intéresses qu’à ce qui est le plus facile à gérer. Qu’à ce qui te laissera aux commandes. Quant aux sentiments…
Elle était habillée, déjà sur le seuil, et lui décocha un regard dur comme un éclair. Et il était resté inerte, comme tétanisé, exposé aux rafales de son mépris.
— Des sentiments, tu n’en as pas. J’ai tout essayé, tu peux me croire. Tu es…
Elle haussa les épaules, apparemment incapable de trouver des mots assez cruels, alors il pensa pour elle et voulut dire : creux.
Elle sortit.
Et c’est ainsi que lorsqu’ils signèrent le nouveau traité, Maya n’était plus à ses côtés. Elle avait même quitté Burroughs. Ce qui fut pour lui un soulagement. Mais un certain vide persistait en lui, et un certain froid au creux de sa poitrine. Et puis, il était évident que, parmi les cent premiers (au moins), on savait qu’il était advenu quelque chose entre eux (encore !), ce qui était exaspérant. C’était du moins ce qu’il se disait.
Ils signèrent le traité dans la salle même où ils s’étaient battus. Helmut leur fit l’honneur d’un large sourire, et chacun des délégués fit son entrée déguisé en pingouin ou en costume noir-cravate, pour dire quelques mots devant les caméras avant d’apposer son paraphe sur le document, un geste qui semblait à Frank bizarrement archaïque. La signature d’un pétroglyphe. Ridicule. Lorsque vint son tour, il se leva et prononça quelques paroles sur l’équilibre d’une balance – ce qui était très exactement approprié, puisqu’il avait bricolé les intérêts en compétition afin qu’ils se heurtent selon des angles convenus, créant ainsi un accident de circulation qui précipiterait tous les véhicules dans une collision générale où ils formeraient une masse soudée. Le résultat ne serait pas tellement différent de la version initiale du traité, avec les deux facteurs d’émigration et d’investissement, les deux menaces essentielles dirigées contre le statu quo (si pareille chose pouvait être concevable sur Mars) bloquées en grande partie, et de plus (le détail malin) bloquées l’une par l’autre. Un excellent travail qu’il parapha avec ampleur avant d’ajouter : « Pour les États-Unis d’Amérique. »
Il promena un regard ardent sur l’assistance, conscient de la vidéo. Ça serait efficace.
Et il se retira avec la froide satisfaction du travail bien fait. Les pelouses des vastes tentes, tout autant que les tubes de circulation, étaient embouteillées. La fête se déversait par-delà la mesa, sur chaque pont. Elle s’enfla dans le parc de la Princesse et emplit les rues. La météo avait prévu un temps frais et sec avec du vent. Sous les tentes, les cerfs-volants semblaient s’affronter comme des rapaces aux couleurs éclatantes sous les reflets rose sombre du ciel de fin d’après-midi.
En pénétrant dans le parc, Frank ressentit un sentiment de malaise : il affrontait trop de regards, trop de gens qui voulaient l’approcher, lui parler. Oui, toujours la célébrité. Il fit demi-tour et remonta vers la tente au bord du canal.
Deux rangées de piliers blancs se dressaient sur les deux berges. Chaque pilier était une colonne de Bareiss, semi-circulaire au sommet et au pied, mais dont les hémisphères étaient en rotation de 180 degrés l’un par rapport à l’autre. Cette simple manœuvre leur donnait un aspect complètement différent selon l’endroit d’où on les observait, ce qui conférait aux deux rangées un aspect bizarre d’écroulement, comme si les piliers étaient déjà en ruine, ce que démentaient l’aspect lisse et la blancheur de la matière. Ils se dressaient au-dessus de la pelouse comme des sucres d’un blanc parfait, et brillaient comme s’ils étaient humides.
En s’avançant, Frank les effleurait de la main, l’un après l’autre. Les à-pic des mesas s’étageaient de part et d’autre de la vallée. Derrière leurs baies, des plantes géantes donnaient l’impression que la ville était entourée d’immenses terrariums. Une ferme de fourmis vraiment très élégante. La partie recouverte était plantée d’arbres, semée de toits de tuiles, traversée par de larges boulevards en pelouse. La partie à ciel ouvert était restée un flanc de rocaille rougeâtre. La plupart des constructions étaient achevées, ou bien le seraient bientôt. Des échafaudages se dressaient un peu partout. Helmut avait dit que la partie recouverte lui rappelait la Suisse. Ce qui n’avait rien d’étonnant puisque la plupart des constructeurs étaient suisses.