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— Là-bas, ils installent un échafaudage pour remplacer un châssis de fenêtre.

Sax Russell était là, inspectant justement un des échafaudages d’un œil critique. Frank se dirigea vers lui.

— Ils consolident deux fois plus que nécessaire, remarqua Sax. Plus peut-être.

— Les Suisses sont comme ça.

Sax acquiesça.

— Alors ? demanda Frank. Qu’est-ce que tu en penses ?

— Du traité ? Ça va réduire le soutien du projet de terraforming. Les gens sont plus enclins à investir qu’à donner.

Frank plissa le front.

— Tous les investissements ne sont pas bons pour le terraforming, Sax, il ne faut pas que tu l’oublies. Il y a énormément d’argent dépensé pour d’autres choses.

— Mais le terraforming est un moyen de réduire les frais généraux, tu le sais. Et il aura toujours droit à un certain pourcentage de l’investissement global. Je veux donc que le total soit aussi élevé que possible.

— Les bénéfices réels ne peuvent être calculés qu’à partir des coûts réels, rétorqua Frank. Tous les coûts réels. L’économie terrienne ne s’est jamais souciée de cela, mais tu es un scientifique et tu le devrais. Il faut que tu juges des dommages écologiques de l’accroissement de population et d’activité aussi bien que des bénéfices du terraforming qui les accompagnent. Il vaut mieux accroître l’investissement voué au terraforming pur que de faire un compromis et de prendre un certain pourcentage sur un total qui, de diverses manières, travaille contre toi.

Sax eut un rictus.

— C’est drôle de t’entendre attaquer les compromis après ces quatre mois, Frank. De toute façon, je persiste à dire qu’il faut augmenter à la fois le total et le pourcentage. Les coûts environnementiels sont négligeables. S’ils sont bien gérés, ils peuvent devenir des bénéfices. L’économie d’un système se mesure en térawatts ou en kilocalories, comme disait John. C’est de l’énergie. Et ici, nous pouvons utiliser l’énergie sous n’importe quelle forme, même les corps. Les corps représentent simplement plus de travail, ils sont très énergétiques, très polyvalents.

— Les coûts réels, Sax. Tous. Tu essaies encore de jouer sur l’économie, mais ça n’est pas comme la physique. Ça ressemble plus à la politique. Pense à ce qui va se produire quand des millions d’immigrants débarqueront ici, avec leurs virus, aussi bien biologiques que psychiques. Peut-être qu’ils rallieront le camp d’Arkady, ou celui d’Ann… Tu y as seulement songé ? Ils pourraient déclencher des épidémies qui feraient s’écrouler tout le système ! Dis-moi, est-ce que le groupe d’Acheron n’a pas essayé de t’enseigner la biologie ? Tu devrais t’en souvenir ! Tu n’as pas affaire à un problème de mécanique, Sax. Il s’agit d’écologie. D’une écologie dirigée, fragile. Qui doit être dirigée !

— Peut-être…

Frank reconnut cette phrase. L’un des maniérismes de John. Et, une minute, il n’écouta plus ce que disait Sax.

— … mais ce traité de changera pas les choses à ce point. Les transnationales qui souhaitent investir trouveront bien un moyen d’y parvenir. Elles se trouveront un autre pavillon de complaisance et ce sera exactement comme si une nouvelle nation revendiquait des territoires selon les quotas du traité. Mais, derrière, ce sera l’argent des trans. Frank, ce genre de truc se fait déjà. Tu connais la politique, non ? Et l’économie aussi ?

— Peut-être, dit Frank d’un ton dur, irrité. Et il s’éloigna.

Un peu plus tard, il se retrouva dans un district du haut de la vallée qui était en cours de construction. L’échafaudage était exagéré, comme l’aurait jugé Sax, surtout sous la gravité martienne. On se demandait même comment on pourrait l’abattre. Frank se tourna vers la vallée. Oui, la ville était parfaitement située, c’était indéniable. Où que l’on se trouve, la vue serait admirable.

Soudain, son bloc de poignet émit un bip. Il découvrit le visage d’Ann.

— Qu’est-ce que tu veux ? Je suppose que tu considères que je t’ai soldée, toi aussi. Que j’ai ouvert la porte aux hordes qui vont venir jouer sur ton terrain.

Elle répondit par une grimace.

— Non. Tu as fais de ton mieux, vu la situation. C’est ce que je voulais te dire.

Elle coupa la communication.

— Formidable ! s’exclama-t-il. Tout le monde, sur les deux planètes, est contre moi, sauf Ann Clayborne !

Il repartit avec un rire amer.

Et retourna près du canal et des colonnes de Bareiss.

Il rencontra un groupe de Terriens dans l’un des superbes ensembles de bureaux édifiés sous la tente de Niederdorf. Andy Jahns était parmi eux.

À la différence d’Ann, il était furieux. Dès qu’il aperçut Frank, son visage se figea.

— Frank Chalmers… Qu’est-ce qui vous amène par ici ?

Si le ton était courtois, il n’y avait pas la moindre chaleur dans son regard. Oui, il était furieux.

— Je faisais seulement un tour, Andy. Et vous, ça va ?

Jahns hésita brièvement.

— Nous sommes en quête d’un espace de bureaux.

Il guetta la réaction de Frank. Et il eut un sourire d’abord discret, puis franc. Avant d’ajouter :

— Ce sont des amis d’Éthiopie, d’Addis-Abeba. Nous envisagions d’y installer notre siège principal l’an prochain. Et… (Son sourire s’accentua, sans doute devant la réaction dure qu’il lisait sur le visage de Frank.) Nous avons pas mal de choses à discuter.

3

Al-Qahira est le nom de Mars en arabe, mais aussi en malais et en indonésien. Les deux derniers dérivent du premier. Si vous regardez un globe terrestre, vous verrez jusqu’où s’étend l’Islam. Il occupe le centre du monde, de l’Afrique de l’Ouest au Pacifique ouest. Et cela s’est fait en l’espace d’un siècle. Oui, il y eut un empire arabe et, comme tous les empires, il a survécu longtemps après dans une sorte de léthargie.

Les Arabes qui vivent hors de l’Arabie sont appelés des Mahjaris. Et les Arabes qui étaient venus sur Mars furent appelés des Qahiran Mahjaris. Quand ils arrivèrent sur Mars, un grand nombre d’entre eux se répandit dans Vastitas Borealis (La Badia du Nord) et le Grand Escarpement. Ces premiers peuples errants étaient surtout constitués de bédouins. Ils voyageaient en caravanes, recréant délibérément un type d’existence qui avait disparu sur Terre. Des gens qui jusque-là avaient vécu dans des villes affluèrent sur Mars pour voyager en patrouilleurs et vivre sous des tentes. Ils expliquaient leurs périples incessants par la chasse aux métaux, l’aréologie, le commerce, mais il était évident que ce qui comptait vraiment pour eux, c’était le voyage considéré comme une vie.

Frank Chalmers rejoignit la vieille caravane de Zeyk Tuqa un mois après la signature du traité, durant l’automne septentrional de M.15. Il voyagea longtemps sur les pentes fracturées du Grand Escarpement. Il améliora son arabe, participa aux travaux de mine, et effectua des relevés météo. La caravane était composée de véritables bédouins d’Awlad’Ali, le littoral ouest de l’Égypte. Ils avaient vécu au nord de la région que le gouvernement égyptien appelait le projet de la vallée nouvelle, depuis qu’une équipe de recherche pétrolière avait découvert un aquifère qui représentait le débit du Nil sur mille années. Avant même la découverte du traitement gériatrique, la surpopulation égyptienne posait un grave problème. Avec 96 % de désert et 99 % de la population concentrés dans la vallée du Nil, il était inévitable que les foules relogées dans le projet de la vallée nouvelle submergeraient les bédouins et leur culture fondamentalement différente. Les bédouins de toutes les autres nations arabes avaient pris le parti de ces avant-postes menacés de leur culture et, quand la communauté arabe lança son programme martien et acheta sa participation à la navette Terre-Mars, ils demandèrent qu’on leur accorde la priorité. Ce que le gouvernement égyptien avait accepté avec joie, puisqu’il se débarrassait ainsi d’une minorité gênante. C’est ainsi que les bédouins étaient arrivés sur Mars et qu’ils vagabondaient dans le grand désert qui ceinturait le nord de la planète rouge.