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La caravane était une exploitation minière mobile. On trouvait des métaux et des minerais dans d’innombrables régions de Mars, mais les Arabes découvraient surtout les sulfures qui avaient été dispersés sur le Grand Escarpement et la plaine immédiatement en dessous. La plupart de ces dépôts représentaient des concentrations et des quantités qui ne pouvaient justifier l’utilisation des méthodes minières traditionnelles, et les Arabes s’étaient lancés dans de nouveaux procédés d’extraction et de traitement. Ils avaient conçu tout un dispositif d’équipement mobile, modifié des engins de construction et des patrouilleurs d’exploration. Les machines ainsi obtenues étaient énormes, segmentées. Elles ressemblaient à des insectes monstrueux surgis des cauchemars d’un mécanicien de poids lourds. Elles sinuaient sur le Grand Escarpement en caravanes éparses, à la recherche des dépôts stratiformes de sels de cuivre, avec une nette préférence pour les taux élevés en tétrahédrite ou chalcocite qui promettaient une récolte d’argent comme sous-produit du cuivre. Dès qu’un filon était repéré, on s’arrêtait pour ce que les bédouins appelaient la moisson.

Frank s’était piqué de météo et se lança dans la climatologie comme personne ne l’avait fait jusqu’ici sur Mars. Zeyk, qui l’avait accueilli, lui avait proposé de choisir un travail à sa convenance. Et Frank s’était installé aux commandes d’un des patrouilleurs de prospection qui suivaient en solo les anciens déversements et les rifts. Il lui arrivait ainsi de passer une semaine loin de la caravane, à consulter son sismographe, ses échantillonneurs et ses instruments de mesure météo. Il effectuait parfois un forage, mais passait le plus clair de son temps à observer le ciel.

Sur Terre comme sur Mars, les camps des bédouins offraient un aspect extérieur décevant. Mais, lorsqu’on pénétrait à l’intérieur, on découvrait ce qu’ils abritaient vraiment : les cours, les jardins, les fontaines, les oiseaux, les escaliers, les miroirs et les arabesques.

Le Grand Escarpement était une région étrange, découpée par des canyons orientés nord-sud, ravagée par les anciens cratères, investie par les coulées de lave, cassée en autant de tertres, de mesas, de karsts et de crêtes sur la même pente abrupte. Du haut de chaque éminence, de chaque saillie, le regard portait loin vers le nord. Dans ses errances solitaires, Frank laissait les décisions au programme de prospection et se contentait de regarder défiler le paysage : dénudé, immense, silencieux, déchiré par le passé. Les jours s’écoulaient et les ombres tournaient. Les vents soufflaient vers le haut de la pente chaque matin, et vers le bas quand l’après-midi touchait à son terme. Les nuages s’accumulaient dans le ciel : ils montaient des boules de brume qui rebondissaient entre les rochers vers les grandes strates des cirrus. Parfois, le tonnerre annonçait la distance. Les grandes masses nuageuses culminaient à 20 000 mètres.

Il lui arrivait d’allumer la TV et de regarder le canal arabe. Et, parfois, dans le silence de certains matins, il invectivait l’écran. Une part de lui était offensée par la stupidité des médias, des événements qu’ils véhiculaient. La totale stupidité de la race humaine considérée comme un spectacle.

Il regarda un soir un programme consacré à la fertilisation de l’océan Antarctique avec de la poudre de fer destinée à suppléer le phytoplancton qui diminuait à une vitesse inquiétante et sans raison connue. C’étaient des avions qui pulvérisaient le fer, comme s’ils combattaient un incendie sous-marin. L’opération allait coûter dix milliards de dollars par an et devrait être poursuivie perpétuellement. Mais on avait calculé qu’un siècle de fertilisation réduirait la concentration de gaz carbonique de 15 à 10 %. Face au réchauffement planétaire et à la menace des marées sur les villes côtières, pour ne pas citer la mort des barrières de corail, le projet avait été jugé acceptable.

— Ça va plaire à Ann, marmonna Frank. Les voilà en train de terraformer la Terre !

Il prit conscience que personne ne l’écoutait, que personne ne l’épiait. Le petit public qu’il imaginait dans sa tête n’existait pas. Jamais aucun ami ou ennemi ne regarderait le film de sa vie. Il pouvait faire n’importe quoi, insulter la normalité. Apparemment, il avait toujours rêvé de ça. Il pouvait passer des après-midi à shooter dans des cailloux, à inscrire des aphorismes dans le sable, à pleurer, à crier sous les lunes jumelles. Il pouvait organiser des conversations avec lui-même à l’heure des repas, répondre à la TV, s’entretenir avec ses parents ou ses amis disparus, avec le président, ou John, ou encore Maya. Il pouvait dicter des chapitres entiers de carnet de bord : une histoire sociobiologique du monde, un traité de philo, un roman porno – il pouvait aussi se masturber –, une analyse de la culture arabe et de son histoire.

Il fit tout cela, et quand il retourna vers les caravanes, il était mieux, bien mieux : plus calme, plus vide. Très certainement creux. Vivant, comme disaient les Japonais. Vivant comme si tu étais déjà mort.

Mais les Japonais étaient des étrangers. En vivant avec les Arabes, il avait compris avec plus d’acuité encore à quel point ils étaient étrangers, eux aussi. Bien sûr, ils faisaient partie de l’humanité du XXIe siècle. Aucun doute. Tous des techniciens et des scientifiques sophistiqués, enfermés dans leur cocon comme tous les autres, dans leur coquille de technologie, ils passaient leur temps à filmer leur vie et à la regarder. Et pourtant ils priaient six fois par jour, inclinés devant la Terre quand elle montait dans le ciel, comme l’étoile du matin ou du soir. Et s’ils trouvaient un plaisir aussi évident à vivre dans leurs techno-caravanes, c’était parce qu’elles étaient le symbole manifeste du rapprochement du monde moderne et de leurs quêtes anciennes.

— La tâche de l’homme est de réaliser la volonté de Dieu dans l’histoire, déclarait Zeyk. Nous pouvons changer le monde de certaines façons afin d’aider à la réalisation du plan divin. Nous avons toujours suivi cette voie : l’islam dit que le désert ne doit pas rester un désert, que la montagne ne doit pas rester une montagne. Le monde peut être transformé jusqu’à ressembler au plan divin, et c’est ce qui, pour l’islam, constitue l’Histoire. Al-Qahira nous pose le même défi que le monde ancien, mais sous une forme plus pure.

Zeyk l’invitait souvent dans l’après-midi, quand un groupe d’hommes se rassemblait dans le patrouilleur pour bavarder à l’heure du café. Frank s’accroupissait près de Zeyk en sirotant la vase noire de son café et en se concentrant sur les conversations en arabe. Il aimait cette langue musicale et riche en métaphores. En arabe, la terminologie technique se teintait de l’imagerie du désert, à cause de toutes les racines des termes nouveaux qui, bien qu’abstraits, avaient des origines physiques concrètes. L’arabe, tout comme le grec, avait été une langue scientifique au départ, et cela transparaissait dans certaines ressemblances inattendues avec l’anglais et la nature compacte et organique du vocabulaire.