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Les conversations abordaient tous les sujets, mais elles étaient dirigées par Zeyk et les aînés, auxquels les plus jeunes accordaient une déférence qui stupéfiait Frank. Il en apprenait ainsi beaucoup sur les usages des bédouins, ce qui lui permettait d’approuver, de poser des questions et, parfois, de faire des commentaires ou des critiques.

— Quand il existe un courant conservateur très fort dans une société, disait Zeyk, qui se détache progressivement du courant principal, vous avez le risque le plus grave de voir éclater des guerres civiles. Comme ce conflit en Colombie qu’on a nommé la violencia. Une guerre civile qui a entraîné la chute de l’État, un chaos incompréhensible et encore moins contrôlable.

— Ou comme Beyrouth, dit Frank d’un ton innocent.

Mais Zeyk sourit.

— Non, non. La situation de Beyrouth était bien plus complexe. Il ne s’agissait pas uniquement d’une guerre civile. D’autres conflits extérieurs étaient venus s’y greffer. Il ne s’agissait pas de conservateurs sociaux ou religieux qui se seraient détachés de la culture majoritaire, comme en Colombie ou dans la guerre d’Espagne.

— Vous parlez comme un véritable progressiste.

— Tous les Qahirans Mahjaris sont progressistes par définition, sinon nous ne serions pas là. Mais l’Islam a évité la guerre civile en demeurant un tout. Nous avons une culture cohérente, et les Arabes qui sont ici sont encore sincèrement pieux. Les éléments les plus conservateurs, là-bas, sur Terre, le comprennent. Nous ne connaîtrons jamais la guerre civile, parce que nous sommes unis par notre foi.

Frank ne dit rien, mais on lisait clairement sur son visage ce qu’il pensait de l’hérésie chiite qui s’était manifestée dans certaines « guerres civiles » de l’Islam. Mais Zeyk l’ignora et poursuivit :

— Nous avançons dans l’Histoire comme une caravane libre. On pourrait dire que nous sommes sur Al-Qahira comme un patrouilleur de prospection. Et vous savez quel plaisir cela représente.

— Bien… commença Frank.

Il hésitait : son inexpérience dans la pratique de l’arabe ne lui offrirait qu’une faible marge de doute avant que les autres ne s’offensent.

— … Le concept de progrès social existe-t-il vraiment dans l’Islam ?

Ils furent plusieurs à répondre.

— Mais certainement !

Et Zeyk ajouta :

— Vous ne le croyez pas ?

— Eh bien…

Frank laissa mourir sa phrase.

Il n’existait toujours pas de véritable démocratie arabe. Ce qui existait, c’était une société hiérarchique fondée sur l’honneur et la liberté. Mais pour ceux qui se situaient au bas de la hiérarchie, l’honneur et la liberté ne pouvaient se concevoir sans la déférence. Ce qui renforçait le système et le rendait absolument statique. Que pouvait-il dire à cela ?

— La destruction de Beyrouth a été un désastre pour la culture progressiste arabe, déclara quelqu’un. C’était la ville où se réunissaient les artistes, les intellectuels et les radicaux. Ils ont été attaqués par leurs gouvernements. Les nations arabes détestaient l’idée d’un panarabisme idéal, mais il n’en reste pas moins que nous ne parlons qu’une seule langue dans tous ces pays, et la langue est la grande unificatrice des sociétés. Nous ne sommes qu’un, en dépit des frontières politiques. Beyrouth la première a affirmé cette position et, quand les Israéliens l’ont détruite, tout est devenu plus difficile. Cette destruction visait à nous fractionner, et ils ont réussi. Donc, nous recommençons.

Pour eux, c’était ça, le progrès social.

La strate de cuivre qu’ils avaient exploitée était maintenant épuisée, et le temps était venu d’un autre rahla, le voyage de la hejra vers un autre site. Ils roulèrent pendant deux journées avant d’atteindre un autre gisement que Frank avait découvert. Il repartit alors en prospection solitaire.

Il passait des jours sur son siège, renversé, les pieds sur le tableau de bord, à regarder le paysage qui se déroulait. Ils étaient dans une région de thulleya, de plissements parallèles. Il n’allumait plus la TV : il devait beaucoup réfléchir.

— Les Arabes ne croient pas au péché originel, écrivit-il dans son lutrin. Ils considèrent que tout homme est innocent et que la mort est naturelle. Que nous n’avons pas besoin d’un sauveur. Qu’il n’existe ni paradis ni enfer, mais seulement la récompense ou le châtiment, qui peuvent se manifester dans l’existence présente et la manière dont on la vit. D’une certaine manière, c’est une correction humaniste du judaïsme et du christianisme. Mais, par ailleurs, ils ont toujours refusé la responsabilité de leur destin. Pour eux, il s’agit toujours de la volonté d’Allah. Et je ne comprends pas cette contradiction. De toute manière, ils sont là. Et les Mahjaris ont toujours fait intimement partie de la culture arabe, et l’ont même quelquefois dirigée.

Il était arrivé sur une couche de porphyre de cuivre, particulièrement dense, avec des concentrations très élevées d’argent. Un bon filon. Le cuivre et l’argent étaient devenus des matériaux rares sur la Terre, alors que l’argent était toujours utilisé massivement par les industries. Ce gisement en était particulièrement riche en surface, mais pas autant que sur le site de la montagne d’Argent dans Elysium. Mais, pour les Arabes, cela importait peu. Ils allaient moissonner tout ça et repartir.

Il roulait toujours. Par une claire matinée, il aperçut Elysium Montes, dressé sur l’horizon comme un Himalaya noir. C’était une image reflétée par une couche d’inversion de l’atmosphère. Elysium était à 1 000 kilomètres de distance. Il avait cessé de prendre des notes sur son lutrin, tout comme il avait cessé de regarder la TV. Il n’y avait que le monde et lui. Et les vents qui jouaient avec le sable, qu’ils envoyaient en grands nuages sur le patrouilleur. Khala, la terre vide.

Mais des rêves vinrent alors le hanter, faits de souvenirs, intenses, denses et précis, comme s’il revivait son existence dans son sommeil. Une nuit, il revécut ce jour où il avait compris avec certitude qu’il serait à la tête de la moitié de la première colonie américaine de Mars. Il avait quitté Washington pour la vallée de la Shenandoah avec un sentiment confus. Longtemps, il s’était promené dans la forêt. Il avait atteint les grottes dolomitiques de Luray, qui étaient devenues un site touristique et, impulsivement, il avait acheté un billet. Chaque stalactite ou stalagmite était éclairée par des projecteurs aux couleurs criardes. On avait même prévu des maillets pour ceux qui voulaient jouer du xylophone de pierre ! Du clavier calcaire bien tempéré ! Il avait dû se cacher dans un recoin d’ombre pour étouffer son rire.

Puis il s’était garé sur une esplanade et s’était avancé dans la forêt. Il s’était assis au creux des racines d’un arbre énorme.

Les lieux étaient déserts, la terre sombre, la nuit tiède dans le frémissement doux du feuillage. Les cigales stridulaient encore dans leur langage étrange, les criquets lançaient leurs derniers appels désolés, sentant l’approche du gel qui les tuerait bientôt. Tout cela était tellement bizarre… Comment pouvait-il abandonner ce monde ? En cet instant, il avait souhaité être un enfant des fées pour se glisser dans une fente et resurgir différent, meilleur, plus fort, noble, presque éternel – comme un arbre de la forêt. Mais il ne s’était rien passé, bien sûr. Il était resté allongé sur cette terre dont il était déjà séparé. Déjà Martien.

Il se réveilla et il fut troublé durant toute la journée.

Ensuite, ce fut plus grave encore, car il rêva de John. Il se retrouva à Washington, cette nuit où il avait vu John posant le pied sur Mars, suivi de ses trois compagnons. L’été de 2020. Frank avait quitté la soirée de réjouissances de la NASA et s’était perdu dans les rues. La nuit était chaude. John débarquant le premier sur Mars : cela avait fait partie de son plan. C’était comme dans une partie d’échecs, quand on sacrifie la reine. Parce que cette première expédition serait brûlée par les radiations dures et que, après son retour, elle serait mise au rencart, en application des règles de sécurité. Le champ serait ensuite ouvert en toute sécurité pour ceux qui allaient s’installer définitivement sur Mars. Ce qui était l’enjeu essentiel. Et Frank comptait bien être le chef.