Mais, durant cette nuit historique, son humeur avait chuté. Il était retourné jusqu’à son appartement, près de Dupont Circle, avant de ressortir. Il avait perdu son badge du FBI quand il se faufila dans un bar pour regarder la télé par-dessus les têtes des consommateurs agglutinés, en buvant du bourbon comme son père. La lumière de Mars posait des reflets rouges dans le bar ténébreux. Il se saoulait consciemment tout en écoutant le discours inepte de John Boone et son humeur s’assombrissait. Il avait du mal à réfléchir à son plan. La salle était bruyante et les spectateurs peu attentifs. Le débarquement sur Mars n’avait pas échappé à la clientèle, mais ce n’était qu’un événement de plus, comme le dernier match des Bullets vers lequel un des barmen zappait régulièrement. Et puis, clic ! on revenait sur Chryse Planitia. Un type jura à côté de Frank qui lança, en retrouvant cet accent de Floride qu’il avait depuis longtemps perdu :
— Le basket, ça va être super sur Mars.
— Il va falloir qu’ils remontent le panier, sinon ils vont se péter le crâne.
— Ça c’est sûr. Parce qu’ils pourront sauter jusqu’à six mètres facile.
— Ouais, même les Blancs sauteront comme ça, là-bas. C’est ce qu’ils racontent. Mais il vaudrait mieux laisser tomber le basket, sinon vous aurez les mêmes emmerdes qu’ici !
Frank éclata de rire. Mais quand il regagna son appartement dans la nuit moite du District de Columbia, il était d’une humeur encore plus noire qu’auparavant. Il tomba sur un des clochards de Dupont Circle et lui lança un billet de dix dollars en hurlant :
— Va te faire foutre ! T’as qu’à trouver du boulot !
Mais, au même moment, des gens surgirent du métro et il s’éloigna rapidement, furieux et bouleversé. Il y avait des mendiants dans toutes les portes cochères. Des humains avaient débarqué sur Mars et les mendiants envahissaient la capitale de l’Amérique, pendant que les hommes de loi, les avocats et les juges continuaient leur bavardage sur la liberté et la justice, une couverture pour leur cupidité.
— On s’y prendra d’une autre façon sur Mars ! dit Frank d’un ton mauvais. (Tout à coup, il aurait voulu y être instantanément, sans avoir à attendre toutes ces années, à militer.) Trouve-toi un job, merde ! hurla-t-il à un autre clodo.
Puis il entra dans son immeuble. L’équipe de sécurité somnolait derrière le comptoir d’entrée. Ces gars-là gaspillaient leur vie à ne rien foutre. Quand il arriva devant la porte de son appartement, il eut du mal à ouvrir tellement ses mains tremblaient. Il se figea dès qu’il fut à l’intérieur, horrifié devant le spectacle rutilant de son mobilier de cadre commercial, disposé comme un décor de théâtre afin d’impressionner les rares visiteurs qui n’appartenaient pas à la NASA ou au FBI. Rien ne lui appartenait. Rien, sinon son plan.
Et il se réveilla, seul dans son patrouilleur, sur le Grand Escarpement.
Il revint enfin de son éprouvante expédition de cauchemars. Il eut du mal à en parler aux gens de la caravane. Zeyk l’invita pour le café et il avala une tablette de complexe opiacé pour retrouver son calme. Il reprit sa place dans le cercle de Zeyk, accepta son infime dose de café. Unsi Al-Khal était assis à sa gauche, discourant sur la vision islamique de l’Histoire, comment elle avait débuté durant le Jahili ou la période préislamique. Al-Khal ne s’était jamais montré amical avec Frank, et lorsque ce dernier lui tendit la tasse qui lui revenait en un simple geste de politesse, Al-Khal insista pour que Frank accepte de boire le premier : lui, Al-Khal, ne pouvait usurper cet hommage. Une insulte islamique typique sur fond de courtoisie exagérée. Ainsi Frank retrouvait-il la hiérarchie : on n’accordait pas de faveurs à ceux qui étaient plus élevés que vous dans le système, mais seulement aux inférieurs. Ils se retrouvaient dans la savane primitive (ou bien à Washington). Avec les tactiques de domination des primates.
Frank grinça des dents, et quand Al-Khal se remit à pontifier, il demanda :
— Et en ce qui concerne vos femmes ?
Déconcertés, ils le fixèrent. Et Al-Khal haussa les épaules.
— Dans l’Islam, les hommes et les femmes ont des rôles différents. Tout comme en Occident. C’est biologique, à l’origine.
Frank secoua la tête. Il percevait le murmure sensuel des tentures, le poids noir du passé. Et la pression de l’aquifère de dégoût, au fond de ses pensées, s’accrut. Quelque chose céda. Et soudain, plus rien n’eut d’importance, et il se sentit malade à la seule idée de simuler quoi que ce soit, malade de cette huile visqueuse qui permettait à la société de continuer son atroce chemin.
— Oui, dit-il, mais c’est de l’esclavage, n’est-ce pas ?
Autour de lui, les hommes se raidirent, choqués.
— N’est-ce pas ? (Les mots montaient de sa gorge sans qu’il puisse rien y faire.) Vos femmes et vos filles n’ont aucun pouvoir, et c’est de l’esclavage. Vous pouvez les entretenir et, en tant qu’esclaves, elles peuvent toujours disposer de pouvoirs intimes et particuliers sur leurs maîtres. Mais la relation de maître à esclave est à l’origine de la distorsion générale. Les relations sont donc distordues, ce qui suscite une pression qui mène au point d’explosion.
Zeyk plissait le nez.
— Je peux t’assurer que telle n’est pas l’expérience vécue. Tu devrais lire notre poésie.
— Et vos femmes me le confirmeraient ?
— Oui, fit Zeyk d’un ton parfaitement confiant.
— Peut-être. Mais, quand même, les femmes qui réussissent, dans votre société, n’en restent pas moins modestes et respectueuses. Elles honorent scrupuleusement le système. Je parle de celles qui aident leurs époux et leurs fils à s’élever dans le système. Donc, pour réussir, il leur faut travailler pour renforcer ce système qui les opprime. Et les effets sont pernicieux. Et le cycle se répète de génération en génération. Soutenu par les maîtres autant que par les esclaves.
— L’usage du mot esclave est offensant, dit lentement Al-Khal. (Il fit une brève pause.) Parce qu’il présume un jugement. Un jugement porté sur une culture que tu ne connais pas vraiment.
— C’est vrai. Je ne peux que vous rapporter ce qui est observable de l’extérieur. Et ça ne peut intéresser qu’un musulman progressiste. Est-ce là le plan divin pour lequel vous vous battez afin qu’il soit réalisé dans le cours de l’Histoire ? Il existe des lois dont on peut observer les effets et, pour moi, tout ça ne me semble qu’une forme d’esclavage. Et vous savez que nous avons déclenché des guerres pour mettre fin à l’esclavage. Nous avons exclu l’Afrique du Sud de la communauté des nations parce qu’elle avait voté des lois afin que les Noirs ne puissent pas vivre comme les Blancs. Mais c’est ce que vous faites en permanence. Si des hommes étaient traités comme vos femmes, l’ONU prendrait des mesures. Mais, du moment qu’il s’agit de femmes, les hommes au pouvoir détournent le regard. Ils disent qu’il s’agit de problèmes de culture, de religion, dont il ne faut surtout pas se mêler. On ne parle pas d’esclavage, car on considère que c’est une exagération par rapport à la façon dont les femmes sont traitées ailleurs dans le monde.