Des pierres de plus petite taille pleuvent chaque jour, et les surfaces les plus anciennes de Mars sont saturées de cratères. Le paysage est devenu un palimpseste d’anneaux recouvrant d’autres anneaux, et il n’est pas le moindre carré de terrain qui ne soit touché. Chaque impact a provoqué les explosions thermiques qui ont fait fondre la roche. Les éléments ont été brisés dans leur matrice et diffusés sous forme de liquides, de gaz brûlants et de minéraux nouveaux.
Avec l’appoint des éruptions gazeuses provenant du noyau, cela a fini par produire une atmosphère, et de l’eau en quantité. Des nuages se sont formés, puis des orages, de la pluie, de la neige, des glaciers, des ruisseaux, des fleuves, des lacs, qui se sont déployés sur le terrain et ont laissé les traces indélébiles de leur passage – des lits, des canyons, des rivages : tous les hiéroglyphes du schéma hydrologique.
Et puis, tout a disparu. La planète était trop petite, trop éloignée du soleil. L’atmosphère, à terme, s’est gelée et s’est fixée sur le sol. Le gaz carbonique sublimé a créé une atmosphère ténue, alors que l’oxygène fusionnait avec la roche à laquelle elle donnait sa teinte rouge. L’eau gelée, au fil des âges, a pénétré la roche fracassée par les météores jusqu’à des kilomètres de profondeur. Finalement, cette couche de régolite a été recouverte par le permafrost. Dans les fonds, la température plus élevée a fait fondre la glace, et il existe donc des mers souterraines sur Mars. L’eau coule toujours vers le bas, et les aquifères ont ainsi migré lentement, quand ils ne se bloquaient pas derrière un obstacle, une surrection rocheuse ou une barrière de terrain gelé.
D’intenses pressions artésiennes pesaient parfois sur ces barrages. Mais la chute de nouveaux météores, les éruptions continues des volcans faisaient céder le barrage, et une mer nouvelle surgie des profondeurs se répandait alors à la surface en raz de marée énormes, dix mille fois plus puissants que le débit du Mississippi. À terme, pourtant, l’eau de la surface gela et se sublima dans les vents incessants et secs. Elle retombait sur les pôles dans la chape des brouillards d’hiver. Les calottes polaires s’épaissirent, leur poids s’accrut, leur masse continuait à s’enfoncer, se transformant en surface en deux loupes de permafrost qui couvraient un volume de glace des centaines de fois supérieur en volume. Aux approches de l’équateur, de nouveaux aquifères se remplissaient à partir du bas, par dégazage du noyau. Et les plus anciens retrouvaient leur rôle.
Ce cycle, le plus lent de tous, approchait de sa seconde phase. Mais, comme la planète se refroidissait, tout se passait de plus en plus lentement, comme une horloge qui prend du retard.
La planète prit la forme que nous lui connaissons. Mais les changements ne cessèrent jamais : les vents permanents sculptaient le sol, et la poussière se faisait de plus en plus fine. Les excentricités de l’orbite martienne expliquaient que les hémisphères nord et sud échangeaient les hivers froids ou doux selon un cycle de 51 000 ans, la glace sèche et la glace d’eau s’inversant selon les pôles.
Chaque mouvement de balancier apportait une nouvelle strate de sable, et les auges des nouvelles dunes tranchaient en oblique dans les couches les plus anciennes, jusqu’à ce que le sable, autour des pôles, se présente comme un système de hachures croisées en pointillé qui dessinait des formes géométriques semblables aux peintures de sable navajos, cernant le sommet de la planète.
Les teintes des sables, les parois dentelées, cannelées des canyons, les volcans dressés droit vers le ciel, les rocs effrités des étendues chaotiques, les cratères dispersés à l’infini, tout autant d’emblèmes des débuts de la planète… Elle était belle, et plus rude encore : sèche, austère, dénudée, silencieuse, stoïque, rocailleuse, immuable. Sublime. Le langage visible de l’existence minérale de la nature.
Minérale. Et non pas animale, végétale ou même virale. Cela aurait pu se produire, mais non. Jamais, dans les argiles ou le sources sulfureuses, il n’y eut de génération spontanée. Il n’y eut aucune pluie de spores depuis l’espace, ni le moindre attouchement d’un dieu. Quelle que soit la façon dont la vie apparaisse (et nous l’ignorons), elle n’apparut pas sur Mars. La planète rouge roulait dans l’espace, preuve de sa différence en tant que monde, et de sa vitalité de pierre.
Et puis, un jour…
2
Elle foula le sol d’un pied ferme, sans difficulté, sous une pesanteur qui lui était devenue familière pendant les neuf mois du voyage. Et, avec le poids de sa tenue, elle aurait pu aussi bien marcher sur Terre, pour autant qu’elle se souvînt de la Terre.
Le ciel était d’un rose strié de tonalités de sable, plus riches et plus subtiles que sur toutes les photos qu’elle avait vues.
— Regardez le ciel ! disait Anne. Mais regardez le ciel !
Maya bavardait avec les autres, tandis que Sax et Vlad pivotaient comme des statues animées.
Nadiejda Francine Chernechevsky fit encore quelques pas, attentive aux craquements de ses bottes dans le sable durci par une couche de sel de deux centimètres. Les géologues appelaient ça la caliche, la duricroûte. À chacun de ses pas, d’infimes systèmes de fractures radiales apparaissaient.
Elle s’était éloignée de l’atterrisseur. Le sol était couleur rouille, orangé sombre, parsemé de fragments de roc dans les mêmes tons, quoique certains se distinguaient en noir, en jaune ou en rouge. Vers l’est, elle aperçut des véhicules de débarquement, tous de tailles et de formes diverses, les plus lointains perchés sur l’horizon. La plupart étaient couverts d’une couche rouge orangé pareille au sable. Ce spectacle était bizarre, excitant, comme s’ils venaient d’arriver dans un port spatial extraterrestre abandonné depuis longtemps. Oui, dans un million d’années, certaines parties de Baïkonour ressembleraient à ça, se dit-elle.
Elle s’approcha d’un des véhicules les plus proches, un container de la taille d’une petite maison, posé sur son squelette de fusées à quatre pattes. Il devait être là depuis des décennies. Le soleil brillait à la verticale, et sa lumière était trop éblouissante pour que Nadia puisse lever la tête, même avec son écran. Il était difficile d’en juger à cause des filtres et de la polarisation, mais il lui semblait que la clarté du jour était tout à fait semblable à celle de la Terre. Pour autant qu’elle pût s’en souvenir. Une belle journée d’hiver.
Elle regarda autour d’elle, encore une fois. Ils étaient sur une plaine couverte de monticules doux et de fragments de rochers aux arêtes aiguës, à demi enfouis dans la poussière. Une petite colline au sommet aplati était posée à l’horizon d’ouest. Peut-être le bord d’un cratère : difficile à dire. Elle aperçut Ann, qui était déjà à mi-chemin, mais sa silhouette était encore très haute, et Nadia s’arrêta pour s’imprégner de cette image, certaine qu’elle devrait très vite s’accoutumer à cet horizon si proche, si étrange. Qui n’avait rien de terrestre, elle le sentait maintenant.
Ils étaient sur une planète plus petite.
Elle fit un intense effort de mémoire pour se rappeler la gravité de la Terre, et se demanda pourquoi c’était tellement difficile de marcher dans les forêts, la toundra, sur les fleuves gelés en hiver… Et maintenant : pas à pas. Le sol était plat mais il fallait trouver son chemin entre les rochers dispersés. Il n’existait aucun endroit sur Terre où elle en ait vu autant, disséminés au hasard. Essaie de sauter ! se dit-elle. Elle rit : même avec sa tenue, elle se sentait tellement plus légère ! Elle avait la même force, mais elle ne pesait plus qu’une trentaine de kilos ! Quant aux quarante kilos de sa combinaison… Bon, d’accord, ils la déséquilibraient un peu. Elle avait l’impression d’être creuse. Oui, c’était tout à fait ça : son centre de gravité avait disparu, son poids s’était réparti sur sa peau, sur ses muscles externes. Bien entendu, c’était à cause de la combinaison. À l’intérieur des habitats, ce serait comme à bord de l’Arès. Mais ici, elle était une femme creuse. Et, s’aidant de cette image, elle put soudain se déplacer plus facilement. Elle sauta par-dessus un bloc, retomba, pivota sur elle-même et esquissa un pas de danse ! Et elle continua : elle sautait, retombait sur un rocher plat et…