Elle trébucha et tomba à quatre pattes. Ses gants s’enfoncèrent dans la duricroûte. C’était comme le sable aggloméré sur une plage, seulement plus dur et plus friable. Ou comme une mince couche de boue durcie. Mais c’était très froid ! Ses gants n’étaient pas chauffés comme la semelle de ses bottes, et pas suffisamment isolés. C’était comme si elle venait de toucher de la glace à main nue. Elle se rappela que le sol devait être à -90 degrés centigrades. Plus froid qu’en Antarctique, ou que dans les pires hivers de Sibérie. Le bout de ses doigts était déjà engourdi. Pour travailler, il leur faudrait des gants plus isolants, avec des circuits de chauffage. Bien sûr, ça les rendrait plus épais et moins flexibles. Elle se dit qu’elle devrait faire vérifier ses tendons au retour.
En riant, elle bondit en direction d’un autre élément de transport en fredonnant Royal Garden Blues. Elle escalada une béquille d’atterrissage et gratta la poussière rouge sur la plaque du grand container. Une sorte de bulldozer martien John Deere ou Volvo, propulsé par hydrazine, semi-autonome, totalement programmable, thermiquement blindé. Livré avec prothèses et pièces détachées.
Elle eut un sourire radieux : chargeurs, bulldozers, tracteurs, niveleuses, pelleteuses, matériaux et fournitures de construction de tous genres, filtres à air pour les mines et les éléments chimiques de l’atmosphère, mini-usines de traitement et de transformation chimique. Plus d’autres usines encore, destinées à la recombinaison des éléments, tout un dépôt d’intendance, tout ce dont ils auraient besoin, dans ces centaines de containers qui s’étaient abattus sur la plaine.
Elle bondissait d’un atterrisseur à un autre, avec de plus en plus d’assurance.
Certains avaient visiblement percuté le sol avec violence, d’autres avaient brisé leurs béquilles, d’autres encore étaient tout simplement cassés, transformés en piles de caisses fracturées à demi enfouies dans la poussière. Mais ils constituaient une chance pour elle : récupérer et réparer, elle adorait ça ! Elle éclata de rire, un peu étourdie, et remarqua alors que le voyant du communicateur de son bloc de poignet clignotait. Elle passa sur la fréquence commune et fut surprise d’entendre Maya, Vlad et Sax parler tous les trois à la fois :
— Hé, les filles ! Ann, Nadia ! Vous voulez bien revenir nous donner un coup de main pour cette saleté d’habitat ? On n’arrive même pas à ouvrir la porte !
Nadia riait toujours.
Les habitats étaient dispersés comme tout le reste, mais ils s’étaient posés à proximité de celui qui avait été largué seulement quelques jours auparavant et qu’ils savaient fonctionnel, parce qu’ils l’avaient vérifié à fond. Malheureusement, la porte extérieure du sas n’avait pas fait partie de l’inspection et elle était bloquée. Nadia se mit au travail. Bizarre de travailler comme un serrurier sur un camping-car abandonné converti en station spatiale.
Il ne lui fallut qu’une minute en forçant sur la porte, tout en tapant le code d’alarme. Elle se dit que c’était peut-être l’effet du froid. Et que leurs problèmes ne faisaient sans doute que commencer.
Elle pénétra avec Vlad dans le sas, puis à l’intérieur. Ça ressemblait toujours à un camping-car, mais l’équipement de la cuisine était des plus modernes. Toutes les lumières brillaient, la climatisation fonctionnait (la température était douce), et le tableau de contrôle aurait pu être celui d’une centrale nucléaire.
Tandis que les autres entraient, Nadia parcourut les pièces, de porte en porte, et un sentiment étrange monta soudain en elle : rien ne semblait en place. Certaines lampes clignotaient et, tout au bout du couloir, une porte oscillait sur ses gonds.
À l’évidence, il y avait un problème de ventilation. Et le choc à l’atterrissage avait probablement légèrement dérangé les choses. Elle décida d’oublier le problème pour le moment et revint en arrière pour accueillir les autres.
Quand ils se furent tous posés, quand ils eurent fait leurs premiers pas sur la plaine caillouteuse – ils couraient, trébuchaient, levaient les yeux vers l’horizon si proche, tournaient et couraient encore –, quand ils eurent visité leurs trois habitats hyperfonctionnels avant de se débarrasser de leurs tenues spatiales, quand ils eurent bavardé et mangé un peu, la nuit était largement tombée.
Mais ils continuèrent à travailler et à parler, trop excités pour trouver le sommeil. Pour la plupart, ils firent de petites siestes avant que l’aube pointe. Alors, ils se précipitèrent pour s’habiller et sortir, et se lancèrent dans la récupération et la vérification point par point de toutes les machines. Puis ils s’aperçurent qu’ils étaient affamés, se lancèrent dans un repas confus et rapide – et la nuit était déjà de retour !
Et ce fut comme ça pendant plusieurs jours : une ronde frénétique. Nadia se réveillait au bip de son bloc de poignet et prenait un petit déjeuner express en contemplant le paysage par la petite fenêtre orientée à l’est. À l’aube, de riches coloris cerise venaient tacher le ciel pendant quelques minutes, avant qu’il ne traverse toute une phase de tons rosés pour prendre l’orange rosé dense du jour.
Ses compagnons dormaient encore sur les matelas qui se rabattaient dans les parois beiges, faiblement teintées d’orange par le crépuscule de l’aube. La cuisine et le living-room étaient minuscules, et les quatre toilettes n’étaient guère que des placards. Ann s’y rendait dès que la pièce s’éclairait, alors que John s’activait déjà paisiblement dans la cuisine.
Ils étaient réduits à une promiscuité qu’ils n’avaient pas connue à bord de L’Arès, et ils avaient du mal à s’y accoutumer. Maya se plaignait de ne pas pouvoir dormir avec tous ces gens autour d’elle, mais, pourtant, Nadia la retrouvait au matin paisible, les lèvres entrouvertes. Elle était en fait la dernière à se réveiller et on l’entendait ronfler doucement tandis que les autres se lançaient déjà bruyamment dans la routine matinale.
Puis le soleil passait l’horizon, Nadia finissait son lait aux céréales (le lait était délayé dans de l’eau obtenue à partir de l’atmosphère, et il avait vraiment le goût de lait), et ensuite, très vite, elle se glissait dans son marcheur et partait au travail.
Les marcheurs avaient été conçus pour la surface martienne : ils n’étaient pas pressurisés comme les tenues spatiales, mais le tissu, constitué d’une maille métallique élastique, se comportait sur le corps comme un vêtement normal sous la pression de la Terre. Ce qui protégeait la peau des risques graves de dilatation si l’on était exposé à l’atmosphère ténue de Mars, tout en permettant plus de liberté de mouvements que n’importe quelle tenue pressurisée. Les marcheurs avaient aussi l’avantage notable de résister aux accidents : seul le casque en matière dure était étanche, mais si l’on s’égratignait un genou ou un coude, il suffisait d’un pansement, sans que l’on soit menacé de suffoquer et de mourir en quelques minutes.