Par contre, enfiler un marcheur constituait un exploit. Nadia s’agita pour remonter le pantalon sur ses sous-vêtements, avant de mettre son blouson et de zipper fermement les deux parties. Ensuite, elle chaussa ses bottes chauffantes, verrouilla les anneaux à ses chevilles, mit ses gants, les verrouilla aux anneaux de poignets, coiffa un casque dur parfaitement standard, le verrouilla sur le col du marcheur avant de se harnacher les bonbonnes d’air et de les connecter aux tubes respiratoires du casque. Elle inspira à fond deux ou trois fois, et apprécia le mélange frais d’oxygène et d’azote. Le bloc de poignet du marcheur indiquait que tous les joints étaient en place. Elle suivit alors John et Samantha dans le sas.
Ils fermèrent la porte intérieure, l’air fut aspiré dans les containers, et John ouvrit la porte extérieure.
Ils sortirent.
Chaque matin, c’était un émerveillement : sur cette plaine de rocaille, le soleil projetait des ombres immenses, soulignant les bosses et les creux. Généralement, le vent soufflait du sud et de fines lignes sinuaient sur le sable, donnant parfois l’illusion que les rochers rampaient dans le désert. Les vents les plus forts étaient à peine perceptibles si l’on tendait la main, mais ils n’avaient encore subi aucune tempête. À 500 kilomètres à l’heure, c’était certainement différent. Mais, à 20 à l’heure, ça n’était presque rien.
Nadia et Samantha se dirigèrent vers l’un des petits patrouilleurs qu’elles avaient déballés et montèrent à bord. Nadia démarra en direction du tracteur qu’ils avaient découvert la veille, à un kilomètre à l’ouest.
Le froid du matin brillait en éclats de diamant sur la visière de son casque, jouant sur la trame en X des filaments thermiques. C’était une sensation étrange mais, en Sibérie, elle avait connu des froids encore plus intenses.
Ils débarquèrent devant le grand atterrisseur. Nadia prit une foreuse avec un tournevis Philips et entreprit de démonter le caisson, au sommet du véhicule. Le tracteur, à l’intérieur de l’atterrisseur, était un Mercedes. Elle s’attaqua à un écrou et le récupéra très vite avant de passer au suivant, le sourire aux lèvres. Combien de fois n’avait-elle pas fait ça dans sa jeunesse par des températures de ce genre, les mains engourdies. Combien de fois ne s’était-elle pas battue contre des écrous gelés ou bloqués… Mais là, tout marchait. Ils cédaient gentiment les uns après les autres. Et, dans son marcheur, il faisait bien meilleur qu’en Sibérie, les gestes étaient plus libres que dans l’espace. Des messages passaient sur la fréquence générale :
— Hé, je suis tombé sur les panneaux solaires !
— Si tu crois que c’est un gros coup, moi, je viens de retrouver ce putain de réacteur nucléaire !
Oui, la matinée s’annonçait superbe sur Mars !
Les parois du caisson fournissaient une rampe idéale pour sortir le tracteur. Elles n’avaient pas l’air très solides, mais, encore une fois, c’était l’illusion de la gravité. Nadia avait enclenché le système de chauffage du tracteur dès qu’ils étaient arrivés, et elle se hissa jusqu’à la cabine pour mettre l’engin en autopilotage, ce qui était le mieux à faire pour qu’il quitte l’atterrisseur tout seul. Elle et Samantha se placèrent de part et d’autre pour surveiller la manœuvre au cas où la rampe improvisée se montrerait plus fragile dans le froid. Nadia était encore incapable de penser en termes de gravité martienne pour mesurer la fiabilité des dispositifs. La rampe lui semblait tellement mince !
Mais le tracteur descendit jusqu’au sol sans problème. Il était long de huit mètres, bleu roi, avec des roues à chenille énormes. Nadia et Samantha furent obligées de prendre une échelle pour grimper jusqu’à la cabine.
Le bras de la grue était déjà fixé sur la partie avant, ce qui leur facilita le travail pour charger à bord le treuil, les pièces détachées, l’aspirateur de sable, et ce qui restait de l’emballage. L’opération achevée, le tracteur ressemblait à un orgue à vapeur mais, une fois encore grâce à l’apesanteur, ça n’était guère qu’un problème d’équilibrage. L’engin était une vraie bête : 600 chevaux, des essieux géants, et des roues immenses. Le moteur à hydrazine avait des reprises qui classaient les diesels dans la Formule 1, mais il était aussi inexorable que la marée montante. Alors, elles démarrèrent, et Nadiejda Chernechevsky se retrouva aux commandes d’une formidable Mercedes lancée à travers le désert martien ! Subjuguée, elle suivit le patrouilleur de Samantha.
Et la matinée s’acheva. Elles retrouvèrent l’habitat, se débarrassèrent de leur casque, de leurs bonbonnes, et mangèrent rapidement, affamées, en marcheur et bottes.
Plus tard, elles reprirent le Mercedes et allèrent récupérer un extracteur d’air Boeing dans le secteur situé à l’est des habitats, là où seraient regroupées toutes les usines.
Les extracteurs d’air étaient de grands cylindres métalliques, qui ressemblaient plus ou moins aux fuselages des anciens 737, si ce n’est qu’ils étaient équipés de huit blocs de réacteurs de descente, de fusées motrices fixées sur leurs flancs, et de deux moteurs à réaction placés à l’avant et à l’arrière. Cinq extracteurs avaient été largués sur la zone deux ans auparavant. Depuis, leurs réacteurs avaient aspiré en permanence l’atmosphère. Les composants avaient été divisés, compressés et stockés dans d’énormes réservoirs. Ils étaient maintenant disponibles. Chacun des Bœing contenait donc 5 000 litres d’eau gelée, 3 000 litres d’oxygène liquide, 300 litres d’azote, 500 litres d’argon, et 400 litres de gaz carbonique.
Ça n’avait rien de facile de remorquer ces géants en terrain caillouteux jusqu’aux réservoirs des habitats, mais c’était nécessaire, parce qu’après qu’on les avait vidés, on pouvait les réactiver. Cet après-midi même, un autre groupe en avait vidé un avant de le relancer immédiatement, et le bourdonnement sourd de ses turbines résonnait partout, jusque dans tous les habitats et les casques.
L’extracteur de Nadia et Samantha était moins docile. Durant tout l’après-midi, elles ne réussirent à le remorquer que sur une centaine de mètres.
Elles avaient été obligées de se servir du bulldozer pour aménager une piste. Lorsqu’elles regagnèrent l’habitat, peu avant le crépuscule, elles avaient les muscles douloureux et les mains glacées. Elles se déshabillèrent pour ne garder que leurs sous-vêtements poussiéreux et se précipitèrent vers la cuisine.
Vlad estimait qu’ils brûlaient chacun environ 6 000 calories par jour.
Elles se cuisinèrent des pâtes réhydratées et faillirent s’ébouillanter les doigts. Après, elles allèrent se changer avant de se laver à l’éponge et à l’eau chaude, puis d’enfiler de nouvelles tenues.
— Ça va être difficile de les garder propres : cette poussière s’infiltre par les joints de poignets. Et les fermetures de hanches fonctionnent comme des aspirateurs.
— C’est de la poussière micronisée ! Je peux te dire que ça va nous créer plus de problèmes que des vêtements sales. Ça va s’infiltrer partout, dans nos poumons, notre sang, notre cerveau…
— C’est ça, la vie sur Mars.
C’était déjà un leitmotiv populaire que l’on entendait à propos de n’importe quels problèmes, tout particulièrement lorsqu’ils étaient insolubles.