Un soir, Maya tomba sur Nadia dans son atelier et lui demanda de passer sur une fréquence privée.
— Michel ne me sert à rien, se plaignit-elle. Je traverse une sale période et il se contente de me regarder comme un chien qui voudrait me lécher. Nadia, tu es la seule à qui je puisse faire confiance. Hier, j’ai dit à Frank que je pensais que John essayait de saper son autorité auprès de Houston, mais qu’il ne devait rapporter mes soupçons à qui que ce soit. Et voilà qu’aujourd’hui John m’a demandé pourquoi je pensais qu’il s’en prenait à Frank. Personne ne peut vous écouter et la fermer, ici !
Nadia acquiesça en roulant des yeux. Mais elle lui dit :
— Désolée, Maya, il faut que j’aille voir Hiroko pour une fuite qu’ils n’ont pas pu localiser.
En guise de baiser, elle cogna doucement sa visière contre celle de Maya, repassa sur la fréquence commune et partit.
Ça suffisait comme ça. Il était infiniment plus intéressant de bavarder avec Hiroko de problèmes réels, qui concernaient le monde réel. Hiroko était une personne brillante et, depuis le débarquement, elle estimait plus encore les capacités de Nadia. Il existait entre elles un respect professionnel mutuel, qui est fréquemment le ciment de l’amitié. Et puis, c’était tellement agréable de parler boulot et de rien d’autre. Joints hermétiques, mécanismes de verrouillage, ingénierie thermique, polarisation du verre, interfaces humains et ferme. Ces discussions constituaient un réel soulagement après les confidences chuchotées de Maya, les supputations interminables pour déterminer qui aimait ou n’aimait pas Maya, ce qu’éprouvait Maya à tel ou tel sujet, qui lui avait encore fait du mal ce jour-là… Pff ! Hiroko, elle, ne se montrait jamais bizarre, sauf quand elle déclarait des choses que Nadia ne savait pas trop comment prendre.
— Mars va nous dire ce qu’elle veut, et ensuite, nous devrons le faire.
Comment réagir à ce genre de déclaration ? Hiroko, devant les haussements d’épaules de Nadia, se contentait de rire.
Le soir, on bavardait de tous côtés, avec véhémence, sans contrainte. Dmitri et Samantha étaient certains de pouvoir très bientôt introduire des micro-organismes de leur création dans le régolite, et qu’ils pourraient y survivre. Mais il leur faudrait d’abord l’autorisation de l’ONU. Nadia, elle, trouvait cette idée inquiétante. Par comparaison, l’ingénierie chimique des usines semblait très classique, elle ressemblait plus à la fabrication des briques que les redoutables expériences de création de la vie que préparait Samantha. Mais les chimistes avaient déjà réussi d’assez jolies créations. Il ne se passait pas un jour sans qu’ils ne débarquent dans le parc avec des échantillons de nouveaux matériaux : acide sulfurique, ciments pour le mortier de la voûte, explosifs au nitrate d’ammonium, carburant au cyanamide calcique pour les patrouilleurs, caoutchouc de polysulfure, hyperacides à base siliconique, agents émulsifiants, tubes de tests comportant des traces d’éléments nouveaux extraits des sels, plus, récemment, du verre transparent. Ce qui était une vraie réussite, car les précédentes tentatives de production n’avaient donné que du verre noir. Mais ils étaient parvenus à isoler le fer des silicates. Et c’est ainsi qu’une nuit, en patrouilleur, ils passèrent entre des plaques de verre plus ou moins ondulées, criblées de bulles et de défauts, qui semblaient avoir été fondues au XVIIe siècle.
Quand la première chambre fut enfouie et pressurisée, Nadia en fit l’inspection en ôtant son casque et en reniflant. L’atmosphère était à 450 millibars, comme celle de leurs casques et du parc de caravaning, composée d’un mélange oxygène-azote-argon, à environ 15 degrés centigrades. C’était merveilleux.
La chambre avait été divisée en deux niveaux. Le plafond de bambou était fixé dans les briques à deux mètres cinquante de hauteur. Les cylindres de bois vert tendre éclairés par les tubes de néon placés en dessous donnaient une ambiance très agréable. Un escalier de magnésium et de bambou accédait à un orifice d’accès. Elle grimpa les marches pour jeter un coup d’œil. Le bambou refendu qui constituait le sol était doux au regard. Elle leva les yeux vers la voûte de brique, à quelques centimètres au-dessus de sa tête. C’était là qu’elle avait prévu d’installer les chambres et la salle de bains. Le rez-de-chaussée serait réservé à la cuisine et au living.
Maya et Simon avaient déjà mis en place des revêtements muraux confectionnés avec les parachutes récupérés. Il n’y avait aucune fenêtre, et l’unique clarté était celle des néons. Ça ne plaisait guère à Nadia, et dans l’habitat plus grand qu’elle avait en projet, elle avait prévu d’ores et déjà des fenêtres dans toutes les pièces. Mais d’abord le plus urgent. Dans une première période, ces casernements aveugles étaient le mieux qu’ils aient pu concevoir. Et, après tout, c’était un sacré progrès par rapport au parc de caravaning.
En redescendant, elle effleura des doigts les briques et le mortier. Le contact était rugueux mais tiède, grâce aux éléments thermiques installés derrière. Il y en avait également sous le sol. Elle enleva ses chaussures et ses chaussettes pour apprécier la douce sensation des briques tièdes. C’était un endroit merveilleux, se dit-elle. Et même assez joli, si l’on pensait qu’ils avaient fait tout ce voyage jusqu’à Mars pour construire des demeures de brique et de bambou. Elle se souvenait des citernes qu’elle avait visitées en Crète des années auparavant, sur un site du nom d’Aptera : ces vestiges romains en forme de barrique, construits en brique, étaient enfouis à flanc de colline. Elles avaient à peu près la taille de ces chambres. Nul n’était parvenu à déterminer à quoi elles avaient pu servir – à entreposer de l’huile d’olive, disaient certains, mais cela aurait supposé une réserve d’huile phénoménale.
Deux mille ans après leur construction, ces celliers étaient encore intacts, dans une contrée soumise à des séismes fréquents.
Tout en remettant ses bottes, Nadia sourit. Dans deux mille ans, leurs descendants parcourraient peut-être cette salle, qui serait devenue un musée. Les premiers humains sur Mars ! Et c’était elle qui l’avait conçue. Elle sentit soudain le poids du regard du futur, et frissonna. Ils étaient comme les hommes de Cro-Magnon et, plus tard, leur existence serait très certainement étudiée par des archéologues. Et des gens comme elle se poseraient des questions interminables sans vraiment trouver de réponses.
Le temps passait et le travail avançait. Nadia, constamment occupée, en était étourdie. L’aménagement intérieur des caveaux était compliqué, et les robots se montraient peu utiles. Un soir, peu avant le crépuscule, Nadia regagna lentement le parc. Elle était affamée, épuisée, totalement détendue et heureuse.
Au terme d’une journée de travail où l’attention était constante, les muscles fatigués se faisaient fluides. La clarté du soleil se rouillait en longues rayures obliques sur la plaine caillouteuse.
Arkady choisit cet instant pour l’appeler depuis Phobos et elle l’accueillit chaleureusement.
— Je me sens comme un solo de Louis Armstrong en 1947, lui dit-elle.
— Pourquoi 1947 ?
— Eh bien, je veux dire que c’était l’année où il semblait le plus heureux. Tu vois : après vingt années passées avec des : orchestres atroces, il se retrouvait avec un tout petit groupe, le Hot Five, celui-là même qu’il avait dirigé dans sa jeunesse, avec les mêmes vieux morceaux, les bonnes vieilles têtes de ses copains – et le tout en mieux, à cause de la technologie d’enregistrement, de l’argent, du public, des musiciens, du prestige qu’il avait… Pour lui, ç’a dû être une fontaine de jouvence, je crois.