— Tu vas être obligée de m’expédier quelques enregistrements, dit Arkady.
Il risqua quelques paroles de I can’t give you anything but love, baby ! Phobos allait passer sous l’horizon. Il n’avait appelé que pour un petit bonjour.
— Alors, comme ça, c’est ton année 47, dit-il avant de disparaître dans le silence.
Nadia, tout en rangeant ses outils, retrouva les paroles de la chanson. Et elle se dit qu’Arkady avait raison : elle vivait son année 1947. Malgré les conditions de vie affreuses qu’elle avait connues, ces années de jeunesse en Sibérie avaient vraiment été les meilleures de sa vie. Plus tard, elle avait subi vingt ans avec les grands orchestres de cosmonautique, de bureaucratie, de simulation… tout ça pour arriver ici. Et elle se retrouvait à ciel ouvert, elle construisait des bâtiments avec ses mains, elle faisait fonctionner toute une lourde machinerie, elle résolvait cent problèmes par jour, exactement comme en Sibérie. Mais en mieux. C’était le retour de Satchmo !
Et lorsque Hiroko vint la trouver pour se plaindre :
— Nadia, mon vernier est complètement gelé !… Elle lui chantonna :
— That’s the only thing I’m thinking of – baby !
Avant de prendre la clé, de la cogner sur la table comme un marteau et de tourner le vernier pour bien montrer à Hiroko qu’il n’était plus bloqué.
Elle éclata de rire devant son expression.
— Mais c’est la solution de l’ingénieur, lui lança-t-elle.
Et elle s’éloigna en fredonnant. Hiroko était vraiment une drôle de fille : elle avait tout leur écosystème dans la tête, mais elle était incapable de planter un clou droit.
Ce même soir, elle parla avec Sax du travail de la journée, et avec Spencer du verre qu’ils avaient reçu. Et puis, en plein milieu de leur conversation, elle se jeta sur sa couchette, enfonça la tête dans son oreiller avec un sentiment de bonheur, et se lança dans le dernier chorus de Ain’t misbehavin’.
Il n’en fallut pas plus pour qu’elle verse dans le sommeil.
4
Mais les choses changeaient avec le temps. Et rien ne durait, pas plus la pierre que le bonheur.
— Est-ce que vous avez vraiment conscience que nous sommes en Ls 70 ? s’exclama Phyllis un soir. Et est-ce que nous ne nous sommes pas posés en Ls 7 ?
Ce qui voulait dire qu’ils étaient là depuis une demi-année martienne. Phyllis utilisait un calendrier calculé par les planétographes. Il était maintenant devenu plus familier dans la colonie que le système terrestre. L’année de Mars était longue de 668,6 jours locaux, et afin de définir à quel point ils en étaient dans cette longue année, ils se servaient du calendrier Ls. Selon ce système, la ligne entre le soleil et Mars au moment de l’équinoxe de printemps nord était à 0° et, ainsi, on pouvait diviser l’année en 360 degrés, ceci afin que Ls = 0° – 90° équivale au printemps nord, 90° – 180° à l’été sud, 180° – 270° à l’automne, et 270° – 360° (ou 0 de nouveau) à l’hiver.
Cette situation plutôt simple est compliquée par l’excentricité de l’orbite de Mars, extrême selon les standards terrestres : à son périhélie, Mars se trouve à 43 millions de kilomètres plus proche du soleil qu’à son aphélie, et reçoit donc à peu près 45 % de lumière en plus. Cette fluctuation rend les saisons inégales entre les deux hémisphères. Le périhélie se situe chaque année à Ls = 250°, tard dans le printemps austral. Aussi, le printemps comme l’été sont nettement plus chauds dans l’hémisphère sud que dans le nord, avec des différences pouvant aller jusqu’à 30 degrés. Les automnes et les étés quant à eux sont plus froids puisqu’ils surviennent près de l’aphélie – tellement froids que la calotte polaire sud est essentiellement composée de gaz carbonique, alors que la calotte boréale est faite d’eau gelée. L’hémisphère sud est donc celui des extrêmes, et le nord celui de la modération.
L’excentricité orbitale de la planète est à l’origine d’une autre particularité notable : plus les planètes sont proches du soleil, plus vite elles se déplacent, et c’est ainsi que les saisons sont plus courtes vers le périhélie qu’à l’aphélie. Par exemple, l’automne boréale de Mars est de 143 jours, alors que le printemps dure 194 jours ! Certains prétendaient que cette seule raison justifiait l’installation de la colonie dans l’hémisphère nord.
En tout cas, ils étaient installés dans le nord. Et l’été était arrivé. Les jours allongeaient.
Tout autour de la base, les traces des engins formaient un réseau dense. Ils avaient coulé une chape de ciment sur la route de Tchernobyl. La base elle-même était désormais tellement étendue qu’à partir du parc de caravaning elle se déployait jusqu’à l’horizon dans toutes les directions. Le quartier des alchimistes et la route de Tchernobyl à l’est, l’habitat permanent au nord, la ferme et la zone de stockage à l’ouest, et le centre biomédical au sud.
Tous finirent par emménager dans les premières chambres de l’habitat permanent. Les discussions nocturnes y devinrent plus courtes et plus calmes que dans le parc. Certains jours même, Nadia ne recevait aucun appel d’urgence. Elle ne rendait plus visite à certaines équipes que de temps à autre : les biomeds, l’unité de prospection de Phyllis, et même Ann.
Un soir, Ann se jeta sur son lit, voisin de celui de Nadia, et l’invita à partir avec elle en exploration vers Hebes Chasma, à cent trente kilomètres au sud-ouest. Il était évident qu’elle voulait lui montrer quelque chose en particulier, mais Nadia refusa.
— J’ai trop de travail ici, tu le sais. La prochaine fois, peut-être.
Elle lut la déception sur le visage d’Ann.
Ils continuaient à progresser dans la construction : une aile nouvelle se déployait et ils achevaient l’aménagement intérieur des chambres.
Arkady avait suggéré une formation en carré, et Nadia allait suivre son conseil, car il lui avait dit qu’il serait possible, ensuite, de prévoir une toiture pour l’ensemble.
— C’est là que les poutrelles de magnésium vont nous être utiles, avait dit Nadia. Si seulement on pouvait obtenir des panneaux de verre plus résistants…
Ils avaient maintenant achevé deux côtés du carré, ce qui représentait douze chambres totalement installées.
Ann et son équipe revinrent d’Hebes. Ils passèrent tous la soirée à regarder leurs vidéos. On voyait d’abord les patrouilleurs qui traversaient les plaines de rocaille, puis apparaissait sur l’écran une crevasse qui ressemblait au seuil du monde. D’étranges falaises de faible hauteur barraient alors la route aux patrouilleurs. L’image dansa : un des véhicules venait de basculer.
Très vite, ils passèrent à une séquence prise depuis le bord, un long panoramique sur le canyon qui était plus immense que les cuvettes de Ganges Catena. Incroyable. La muraille d’en face était à peine discernable. En fait, des murailles rocheuses se dressaient de tous côtés, car Hebes était une faille quasi fermée, une ellipse longue de deux cents kilomètres sur cent de large.