L’équipe d’Ann avait atteint le rebord nord en fin d’après-midi, et la courbe orientale était nettement visible, baignée par la clarté du coucher de soleil. En direction de l’ouest, la paroi n’était plus qu’un rideau noir. Le fond de la faille était plus ou moins plat, avec une dépression centrale.
— Si l’on arrivait à poser un dôme flottant sur la faille, remarqua Ann, ça ferait un abri drôlement vaste.
— Pour ça, Ann, dit Sax, il faudrait un dôme-miracle. Parce que ça représente 10 000 kilomètres carrés.
— Mais ça serait vraiment bien et vraiment grand. Comme ça, on n’aurait même pas à s’occuper du reste de la planète.
— Le poids du dôme ferait s’effriter les parois du canyon.
— C’est pour ça que je parle de dôme flottant.
Sax secoua la tête.
— C’est plus exotique que cet ascenseur spatial dont tu parlais.
— Je voudrais habiter dans une maison tout près de l’endroit où vous avez pris ces vidéos, interrompit Nadia. La vue est superbe !
— Attends d’avoir vu les volcans de Tharsis, lança Ann, agacée. Là, tu pourras comparer.
Depuis quelque temps, ils avaient des petits accrochages de ce genre, qui rappelaient à Nadia les mauvais moments à bord de l’Arès.
Ainsi, Arkady et son équipe leur avaient envoyé des vidéos de Phobos, avec ce commentaire d’Arkady : « L’impact de Stickney a failli désintégrer toute la roche chondritique, avec 20 % d’eau. Une bonne partie s’est évaporée dans le système fractal pour se congeler en veines glaciaires. » C’était fascinant, d’accord, mais l’unique résultat fut une querelle entre Ann et Phyllis, les deux dirigeants de la géologie. Quant à savoir si cela expliquait réellement la présence de glace sur Phobos…
Phyllis alla même jusqu’à suggérer d’importer de la glace de Phobos, ce qui était absurde, même s’ils n’arrivaient pas à couvrir les demandes en eau, toujours plus pressantes. Tchernobyl en consommait énormément, les fermiers voulaient installer un marais dans leur biosphère, et Nadia projetait la création d’un complexe de natation dans une des chambres, avec sauna, piscine à remous et jacuzzi.
Chaque soir, on lui demandait comment ça avançait : ils en avaient tous assez de se nettoyer avec des éponges, de garder la poussière collée à leur peau, sans jamais se réchauffer vraiment. Ils avaient besoin d’un grand bain – parce que leur cerveau de dauphin le demandait, dans leur endocortex ancien, là où les désirs étaient violents, primaires, et leur disaient de retourner vers l’eau.
Ils avaient besoin d’eau, plus encore, mais les sondages sismiques n’avaient pas apporté la preuve de l’existence de glace aquifère dans le sous-sol, jusqu’à présent. Et Ann soupçonnait qu’ils ne se trouvaient pas dans la bonne région pour ça. Ils devraient continuer à dépendre des extracteurs atmosphériques, ou bien gratter le régolite et le passer dans les distilleries. Ce qui déplaisait à Nadia. Les distilleries avaient été fabriquées par le consortium franco-hongro-chinois et elle était certaine qu’elles craqueraient dès qu’ils tenteraient de les utiliser massivement.
Mais c’était ça, la vie sur Mars. Ils étaient tombés dans un endroit sec. Shikata ga nai.
— On a toujours d’autres options, répliquait Phyllis, en suggérant de nouveau de charger la glace dans les véhicules de débarquement sur Phobos et de les descendre vers Mars. Et la discussion était repartie. Ann considérait cela comme un gaspillage d’énergie totalement ridicule.
Tout ce qui se passait irritait d’autant plus Nadia qu’elle se sentait très en forme. Elle n’avait aucune raison de se quereller, et elle était très perturbée que les autres n’éprouvent pas les mêmes sentiments. Pourquoi les dynamiques de groupe devaient-elles fluctuer à ce point ?
Ils étaient là, désormais. Sur Mars, où les saisons étaient deux fois plus longues que sur Terre et chaque jour plus long de quarante minutes… Pourquoi n’arrivaient-ils donc pas à se détendre ?
Nadia avait le sentiment qu’elle avait assez de temps pour tout, même si elle était constamment occupée. Les trente-neuf minutes et demie dont ils bénéficiaient en supplément expliquaient en grande partie cette conviction. Les biorythmes circadiens de l’être humain avaient été déterminés par des millions d’années d’évolution de la vie et toutes ces minutes en extra, jour après jour, nuit après nuit, avaient certainement un effet.
Pour ce laps de temps martien, Hiroko avait un chant. Et, chaque nuit de samedi, elle et tous ceux de la ferme se rassemblaient et chantaient en japonais. Nadia ne comprenait pas les paroles, mais il lui arrivait de fredonner avec eux, heureuse d’être là, sous la voûte de leur habitat, avec ses amis.
C’est lors d’une de ces soirées, alors qu’elle était au seuil du sommeil, que Maya surgit et s’assit près d’elle pour lui parler.
Maya, avec son adorable visage, toujours parfaitement propre et nette, toujours élégante, même dans ses combinaisons de travail, avait l’air totalement défaite.
— Nadia, il faut que tu me rendes un service, je t’en prie. Je t’en prie.
— Quoi donc ?
— Je veux que tu dises quelque chose à Frank pour moi.
— Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?
— Je ne veux pas que John nous voie ! J’ai un message à lui communiquer, et c’est toi, Nadiejda Francine, qui est mon unique ressource !
Nadia émit un vague son de dégoût.
— Je t’en prie !
Soudain, c’était surprenant, cette envie qui venait à Nadia de parler à Ann, Samantha ou Arkady. Oui, si seulement Arkady pouvait descendre de Phobos !
Mais Maya restait son amie. Et elle ne pouvait supporter une telle expression de désespoir sur son visage.
— Quel message ?
— Dis-lui que je le retrouverai cette nuit dans le secteur de stockage, fit Maya d’un ton impérieux. À minuit. Juste pour lui parler.
Nadia soupira. Mais, l’heure venue, elle alla trouver Frank et lui répéta le message. Il acquiesça sans affronter son regard, l’air embarrassé, sombre, malheureux.
Quelques jours plus tard, Nadia et Maya, ensemble, nettoyaient le sol de brique de la dernière chambre qui allait être pressurisée. Nadia céda à sa curiosité et demanda à Maya ce qui se passait exactement.
— Eh bien… C’est John et Frank, fit-elle d’un ton plaintif. Ils s’affrontent. Ils sont comme deux frères, mais il y a de la jalousie entre eux. John a été le premier homme sur Mars, et on l’a autorisé à y revenir. Frank considère que ça n’est pas juste. Il a beaucoup travaillé à Washington sur le projet de cette colonie, et il pense que John n’a pas cessé de tirer profit de son travail. Et puis… John et moi, nous sommes ensemble, je l’aime bien. Tout est facile avec lui. Facile, mais… Je ne sais pas. Non, pas ennuyeux. Mais pas vraiment excitant. Il aime bien se promener un peu partout, fréquenter les gens de la ferme. Et il ne parle pas beaucoup ! Avec Frank, je peux bavarder. D’accord, on se dispute souvent, mais au moins on cause ! Et puis tu le sais, on a eu une brève liaison sur L’Arès, au début du voyage. Ça n’a pas marché, mais lui croit encore qu’on pourrait recommencer.
Pourquoi croit-il ça ? faillit s’exclamer Nadia.
— Il ne cesse de me demander de quitter John pour vivre avec lui, et John s’en doute. Alors ça ne fait que renforcer leur jalousie. J’essaie seulement d’empêcher qu’ils ne se sautent à la gorge.