Nadia décida de s’en tenir à sa résolution et de ne plus poser de questions. Mais, désormais, elle était mêlée à cette affaire. Maya ne cessait de venir la trouver pour transmettre ses messages à Frank.
— Dis, je ne suis pas un coursier ! protestait Nadia.
Mais elle continuait et, une fois ou deux, il lui arriva d’avoir une longue conversation avec Frank, à propos de Maya bien sûr. Qui elle était, comment elle était, pourquoi elle agissait ainsi…
— Écoute, lui dit Nadia. Je ne peux pas parler à sa place. J’ignore pourquoi elle agit comme ça, et c’est à toi de le lui demander. Mais ce que je sais, c’est qu’elle est de la vieille culture moscovite soviétique, elle a fait l’université, et elle était au Parti, comme sa mère et sa grand-mère. Les hommes étaient les ennemis de la babuchka de Maya, et sa mère, elle aussi, parlait de matriochka. Elle lui répétait toujours : « Les femmes sont les racines, les hommes ne sont que les feuilles. » Toute cette culture-là était fondée sur la méfiance, la peur et la manipulation. Maya en est un pur produit. Mais, dans le même temps, nous avons aussi la tradition de l’amicochonstovo, une sorte d’amitié intense qui vous apprend les détails les plus intimes de la vie de son ami, ce qui fait que, en un sens, on l’envahit. Et comme c’est impossible, ça se termine généralement très mal.
Frank hochait la tête. Nadia soupira et reprit :
— Ces amitiés-là peuvent déboucher sur l’amour, mais l’amour, alors, connaît les mêmes problèmes en plus grave, puisqu’il est aussi fondé sur la peur.
Et Frank, le beau, le grand, le sombre Frank, l’homme surpuissant qui tournait avec sa dynamo interne, soumis aux caprices d’une beauté russe névrotique, Frank approuva avec humilité et la remercia, l’air découragé. Mieux valait pour lui qu’il le fût.
Vlad n’avait jamais approuvé les horaires prolongés qu’ils devaient passer en surface durant la journée, et il déclara :
— Nous devrions rester sous la colline la majeure partie du temps, et enterrer également les labos. Les travaux extérieurs devraient être réduits à une heure tôt le matin, plus deux heures en fin d’après-midi, quand le soleil décline.
— Ah non ! Rester bouclés comme ça toute la journée ! protesta Ann, soutenue par beaucoup d’autres.
— On a énormément de travail, appuya Frank.
— Mais on peut en faire un maximum par téléopération, dit Vlad. C’est ce que nous devrions faire. Alors qu’en ce moment, c’est comme si nous nous trouvions à dix kilomètres d’une explosion nucléaire…
— Et alors ? fit Ann. Des soldats ont fait ça…
— Oui, tous les six mois, acheva Vlad en se tournant vers elle. Tu en serais capable ?
Elle parut décontenancée. Sans couche d’ozone, sans le moindre champ magnétique, ils étaient mitraillés par les radiations exactement comme dans l’espace interplanétaire, au niveau de 10 rems par an.
Frank et Maya prirent donc la décision d’ordonner la limitation des heures de surface. Il y avait suffisamment de travail sous la colline : les dernières chambres devaient être achevées, et ils allaient pouvoir creuser des caves, ce qui leur procurerait encore un peu plus d’espace abrité des radiations. La plupart des patrouilleurs étaient équipés pour des téléopérations à partir des stations : leurs algorithmes de décision se chargeaient des détails sous la surveillance des humains installés devant leurs moniteurs. Donc, c’était possible. Mais personne n’apprécia le genre de vie qui en résulta.
Même Sax Russell, qui avait toujours préféré le travail à l’intérieur, semblait maintenant perplexe.
Chaque soir, ils étaient de plus en plus nombreux à défendre le lancement immédiat des travaux de terraforming.
— Ça n’est pas à nous qu’il revient de prendre cette décision, leur annonça Frank d’un ton cassant. C’est à l’ONU. De plus, il s’agit d’une solution à long terme, à l’échelle de plusieurs siècles, sans doute. Inutile de gaspiller notre temps à en parler !
— C’est vrai, intervint Ann, mais je ne tiens pas non plus à gaspiller ma vie dans ces caves. Nous devrions vivre comme nous le voulons. Nous sommes tous trop vieux pour nous préoccuper des radiations.
Et les discussions reprirent. Nadia avait l’impression d’avoir été soulevée de la bonne vieille surface rocheuse de la planète pour se retrouver dans la réalité tendue de l’apesanteur, à bord de l’Arès. Ils se plaignaient tous, ils se querellaient, ils protestaient et trouvaient à redire sur tout – et puis, épuisés, vidés, désabusés, ils dormaient.
Nadia, de plus en plus souvent, quittait la chambre dès que le ton montait et se mettait en quête d’Hiroko, juste pour parler de choses concrètes. Mais il était difficile d’éviter les sujets brûlants, et même d’y penser.
Maya, un soir, vint la retrouver en larmes. Dans l’habitat permanent, il y avait maintenant suffisamment d’espace pour les conversations privées, et Nadia l’entraîna vers le coin nord-est des caveaux, là où les travaux d’aménagement intérieur se poursuivaient. Elles s’assirent, et Nadia prit le bras de Maya, la serra contre elle, tout en frissonnant. Et elle l’écouta. Puis l’arrêtant :
— Pourquoi tu ne te décides pas ? Pourquoi ne pas cesser de jouer l’un contre l’autre ?
— Mais j’ai décidé ! C’est John que j’aime. Je n’ai jamais cessé de l’aimer. Mais il m’a vu avec Frank et il croit que je l’ai trahi. C’est tellement ridicule de sa part ! Ils sont comme des frères, je te l’ai dit. Mais ils sont en compétition pour tout, et cette fois, ça n’est qu’une erreur !
Nadia refoula l’envie de demander des détails qu’elle ne voulait pas entendre. Mais elle continua d’écouter Maya.
C’est alors que John arriva. Nadia se leva pour se retirer, mais il ne sembla pas s’apercevoir de sa présence.
— Écoute, fit-il à Maya. Je suis désolé, mais je ne peux pas faire autrement. C’est fini.
— Mais non, ça n’est pas fini, répliqua Maya, retrouvant instantanément son assurance. Je t’aime.
John eut un sourire triste.
— Oui. Et moi aussi je t’aime. Mais je veux que les choses soient simples.
— Mais c’est simple !
— Non. Ce que je veux dire, c’est que tu peux aimer plus d’une personne en même temps. Comme n’importe qui, c’est comme ça. Mais on ne peut être loyal qu’envers une seule. Et je veux… je tiens à être loyal. Envers quelqu’un qui se montre loyal en retour. C’est très simple, mais…
Il secoua la tête, incapable de trouver la formule juste. Il repartit vers les chambres de l’est.
— Ces Américains ! cracha Maya d’un air méchant. Tous des putains de gamins !
Et elle s’élança à sa poursuite.
Mais elle fut très vite de retour. John s’était réfugié dans un groupe et il refusait de quitter le box où ils se trouvaient.
— Je suis fatiguée… commença Nadia.
Mais Maya refusait de l’écouter. Elle était de plus en plus nerveuse. Et elles se remirent à discuter, elles ressassèrent le même sujet pendant plus d’une heure. Finalement, Nadia accepta d’aller voir John et de lui demander de revenir parler avec Maya. Elle passa de chambre en chambre, sans même prêter attention à leurs voûtes de brique et aux tentures de nylon multicolores.
Elle n’était plus qu’une intermédiaire qui passait inaperçue. Est-ce qu’on ne pouvait pas employer des robots pour ce genre de corvée ?…
Elle finit par retrouver John, qui s’excusa de ne pas lui avoir adressé la parole.