— J’étais à cran. Désolé. Je suppose que tu as tout entendu.
Elle haussa les épaules.
— Ça n’est pas le problème. Mais il faut que tu ailles lui parler. C’est comme ça avec elle. On parle, on parle… Si tu dois avoir des rapports avec elle, il faut commencer par parler, et c’est exactement la même chose si tu comptes mettre fin à ces rapports. Si tu ne le fais pas, à long terme, ça sera pire pour toi, crois-moi.
Il se leva pour aller retrouver Maya.
Nadia put enfin aller se coucher.
Le lendemain, elle travailla jusqu’à une heure avancée sur une excavatrice. C’était son troisième travail de la journée.
Elle avait reçu un appel à l’aide pour la foreuse Sandvik Tubex qui servait à percer des trous dans les rocs les plus volumineux afin de permettre le passage de la canalisation d’eau des alchimistes jusqu’à l’habitat permanent.
Apparemment, le marteau pneumatique était resté paralysé à fond de course, comme une flèche enfoncée jusqu’au cœur d’un tronc d’arbre.
Et c’est l’arbre du marteau que Nadia examina longuement.
— Tu aurais une suggestion à faire pour libérer le marteau sans le casser ? lui demanda Spencer.
— Oui, il faut faire sauter le rocher, fit-elle d’un ton las.
Elle gagna un tracteur équipé d’une pelleteuse, démarra et fit avancer l’engin jusqu’au rocher. Elle descendit et fixa un petit marteau Allied à impact hydraulique sur la pelleteuse. Elle venait juste de se positionner sur le sommet du rocher quand le marteau de forage dégagea sa mèche dans un sursaut violent. Le rocher fut soulevé en même temps et la main gauche de Nadia coincée sous son Allied.
Instinctivement, elle tenta de retirer sa main, et la douleur fusa dans tout son bras, jusqu’à sa poitrine. Toute une partie de son corps était en feu, et sa vision se fit blanche. Elle entendit des cris, quelque part, tout près d’elle.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle devait avoir crié.
— Au secours ! grinça-t-elle.
Elle était assise, la main coincée entre le rocher et l’acier du marteau. Du pied, elle poussa le volant du tracteur et sentit le marteau racler ses phalanges. Puis elle retomba sur le dos, la main enfin libérée.
La douleur était à couper le souffle, elle s’enflait dans l’estomac, et elle se dit qu’elle allait s’évanouir. De sa main intacte, elle fit pression sur ses genoux, vit que sa main blessée saignait abondamment, que son gant était déchiré et son petit doigt apparemment absent.
Elle gémit et se pencha, serrant sa main contre elle avant de l’enfouir dans le sol, ignorant l’éclair brutal de souffrance. Même avec l’hémorragie, sa main serait gelée dans… combien de temps exactement ?
— Gèle, merde ! Gèle ! cria-t-elle.
Elle secoua la tête, les yeux embués de larmes, et s’efforça de regarder.
Le sang s’était répandu et se changeait en vapeur. Elle enfonça un peu plus sa main dans le sol. Déjà, la douleur diminuait. Bientôt, ses doigts seraient engourdis, et elle devrait faire attention à ce que sa main ne soit pas gelée tout entière ! La peur l’envahit à la seconde où elle se préparait à dégager sa main pour la mettre entre ses cuisses. Les autres arrivèrent, la soulevèrent, et elle s’évanouit.
— Nadia les Neuf Doigts, lui dit Arkady depuis Phobos. Et il lui cita quelques vers de Evtouchenko pour la mort de Louis Armstrong : « Fais comme tu faisais / Et joue. »
— Comment as-tu trouvé ça ? Je n’aurais jamais imaginé que tu aies pu lire Evtouchenko.
— Bien sûr que si. Il est meilleur que McGonagall ! Mais non, j’ai pris ça dans un bouquin à propos d’Armstrong. J’ai suivi ton conseil et j’ai écouté ses disques en travaillant. Et récemment, je me suis mis à lire ce qu’on avait écrit sur lui.
— J’aimerais tellement que tu redescendes.
C’était Vlad qui l’avait opérée. Il lui avait dit que tout se passerait bien.
— La section a été nette. L’annulaire droit est un peu déplacé et il prendra sans doute le relais de l’auriculaire. Mais les annulaires ne sont jamais très utiles. L’index et le majeur resteront aussi forts qu’avant.
Ils vinrent tous lui rendre visite. Mais elle conversait surtout avec Arkady dès qu’elle était seule, la nuit venue, durant les quatre heures et demie où Phobos traversait le ciel d’ouest en est. Il l’appelait presque chaque nuit.
Très vite, elle se remit, la main prise dans un plâtre bizarrement mince. Elle reprit ses interventions et ses conseils avec l’espoir de s’occuper l’esprit. Michel Duval n’était pas venu la voir, ce qui était étrange. Est-ce que les psychologues n’étaient pas faits pour ça ?… Elle arrivait difficilement à lutter contre la dépression. Elle avait toujours travaillé avec ses mains. Elle en avait besoin. Le plâtre finit par la gêner et elle cassa la partie qui lui entourait le poignet avec ses outils. Mais, quand elle était à l’extérieur, elle devait garder la main dans un coffre de protection. À cela, il n’y avait rien à faire.
Elle se retrouva le samedi soir assise au bord de la piscine à peine inaugurée, vidant lentement une bouteille de mauvais vin tout en regardant ses compagnons qui s’ébattaient dans leurs maillots tout neufs. Elle était la première victime de toute la colonie, mais ils étaient tous plus ou moins marqués par des mois d’efforts. Ils affichaient tous des brûlures de gel, des plaques de peau noire qui pelaient avec le temps et qu’ils perdaient comme des mues affreuses dans l’eau tiède. Maintenant, ils étaient plusieurs à porter des plâtres : sur les mains, les poignets, les bras, et même aux jambes. À vrai dire, c’était pure chance qu’il n’y ait encore eu aucun mort.
Tous ces corps, se dit-elle, et aucun pour elle. Ils se connaissaient si bien, comme les membres d’une famille. Ils étaient leurs propres docteurs, dormaient dans les mêmes chambres, s’habillaient dans les mêmes sas, se baignaient en commun. Ils constituaient un groupe ordinaire d’animaux humains, sans doute très voyant sur ce monde inerte, mais ils étaient plus réconfortants qu’excitants, la plupart du temps. Des corps mûrs. Nadia elle-même était rondelette comme un potiron, petite et musculeuse, râblée. Et seule. Son ami le plus proche était loin, ce n’était qu’une voix dans son oreille, un visage sur un écran. Quand il redescendrait de Phobos… Difficile de dire ce qui se passerait alors. Il avait eu pas mal de liaisons sur L’Arès, et Janet Blyleven était partie sur Phobos avec lui…
Les autres, au milieu des remous de la piscine, continuaient leurs conversations. Ann, longue et anguleuse, se pencha vers Sax Russell pour lui dire quelques mots, d’un ton très doux. Comme d’habitude, il fit semblant de ne pas l’entendre. Un jour, elle le giflerait. Bizarre de constater à quel point les comportements se modifiaient une fois encore, en même temps que la perception qu’ils avaient les uns des autres. Nadia était incapable de les déterminer de manière fixe : l’essence réelle du groupe était une chose à part, qui évoluait à son gré, et tout à fait distincte des individus qui la constituaient. Ce qui devait rendre impossible le travail de Michel, leur réducteur de têtes. Encore qu’il n’y eût rien à lui reprocher : Michel était le plus paisible et le plus discret des psychiatres que Nadia ait jamais rencontrés. Une valeur précieuse dans cette horde d’athées allergiques aux psys. Mais elle trouvait quand même bizarre qu’il ne soit pas venu la voir après son accident.
Un soir, en quittant la cantine, elle prit le tunnel qu’ils étaient en train de creuser à partir des chambres-caveaux en direction du complexe de la ferme. Et, à l’autre extrémité, elle discerna Maya et Frank qui se querellaient à voix basse. Le tunnel lui renvoyait les échos de leurs sentiments plutôt que de leurs paroles. Frank avait le visage déformé par la colère. Quant à Maya, elle pleurait, l’air éperdu. Elle lui lança brusquement :