— Jamais ça ne s’est passé comme ça !
Elle se mit à courir et le visage de Frank se changea en masque de chagrin.
C’est alors que Maya découvrit Nadia et se précipita vers elle.
Bouleversée, Nadia battit en retraite. Elle grimpa les escaliers de magnésium jusqu’au living de la chambre 2, et alluma aussitôt la télévision pour se plonger dans les programmes permanents de la Terre, ce qu’elle ne faisait que très rarement. Après un instant, elle coupa le son et leva les yeux vers les briques de la voûte. Maya la rejoignit et essaya de s’expliquer : il n’y avait rien entre elle et Frank. C’était lui qui avait tout imaginé, et il ne cessait de la pourchasser. Elle voulait John, rien que John, et ça n’était pas sa faute s’ils étaient en mauvais termes depuis quelque temps, mais uniquement à cause de cette passion débordante de Frank. Elle se sentait quand même un peu coupable parce que ces deux hommes avaient été tellement amis, presque comme deux frères.
Nadia l’écouta patiemment :
— Da, da… Oui, je vois, je comprends…
Finalement, Maya éclata en sanglots, et Nadia, elle, se retrouva assise au bord d’un fauteuil, il ne lui restait que des questions. Maya jouait-elle la comédie ? Est-ce qu’ils s’étaient vraiment querellés ?… Est-ce qu’elle était vraiment une mauvaise amie pour ne pas se fier complètement à ce que lui racontait sa vieille copine ? Mais elle ne parvenait pas à rejeter la conviction que Maya brouillait ses traces et se livrait à une nouvelle manipulation. La seule preuve évidente qu’elle en avait était ces deux visages angoissés qu’elle avait entrevus dans le tunnel : un duel entre deux partenaires intimes. L’explication de Maya était certainement un mensonge. Nadia balbutia quelques mots avant de se coucher et de réfléchir : tu as certainement pris beaucoup trop de mon temps et de mon énergie avec ces jeux-là. Ça m’a aussi coûté un doigt, petite pute !
On allait vers le terme du long printemps de l’hémisphère nord et ils n’avaient toujours pas d’approvisionnement en eau. Ann proposa donc une expédition vers la calotte polaire et monta une distillerie robotisée tout en définissant un trajet que les patrouilleurs pourraient suivre en pilotage automatique.
— Viens avec nous, dit-elle à Nadia. Tu n’as presque rien vu de la planète jusque-là. Tu fais le va-et-vient entre Tchernobyl et ici, c’est tout. Tu ne connais pas Hebes ou Ganges, et tu n’as rien de mieux à faire pour le moment. Vraiment, Nadia, je ne comprends pas que tu sois restée terrée comme ça. Est-ce que tu crois que tu es vraiment sur Mars, en fait ?
— Pourquoi ?
— Pourquoi ? Je te le demande ! Ce que je veux dire, c’est que nos deux activités principales sont l’exploration de Mars et le soutien vital de cette exploration. Toi, tu t’es complètement noyée dans le soutien vital, sans porter le moindre intérêt aux motifs de notre présence ici !
— Eh bien… c’est parce que ça me plaît comme ça, fit Nadia, déconcertée.
— C’est parfait, mais essaie de prendre un peu de recul, veux-tu ? Bon Dieu, tu aurais pu rester sur Terre et t’installer comme plombier ! Tu n’avais pas à faire tout ce voyage pour conduire ces putains de bulldozers ! Tu comptes passer encore combien de temps à creuser, à installer des toilettes, à programmer des tracteurs ?
— D’accord, d’accord, acquiesça Nadia en songeant à Maya et à tous les autres.
De toute manière, le carré de caveaux était achevé. Et elle ajouta :
— Oui, peut-être que des vacances me feraient du bien.
5
Ils partirent à bord de trois patrouilleurs à long rayon d’action. Nadia et cinq géologues : Ann, Simon Frazier, George Berkovic, Phyllis Boyle et Edvard Perrin. George et Edvard étaient des amis de longue date de Phyllis, depuis le temps de la NASA, et ils la soutenaient quand elle plaidait sa cause : études de géologie appliquée. Ce qui signifiait, en clair, prospection de métaux rares. Simon était un allié potentiel d’Ann, voué à la recherche pure, il se cantonnait à une attitude neutre. Nadia savait tout cela, bien qu’elle n’ait passé que très peu de temps avec chacun d’eux, exception faite d’Ann. Mais les bavardages servaient à cela, et elle pouvait énumérer la liste des affinités de tous les gens de la base.
Les patrouilleurs étaient constitués de modules doubles montés sur deux trains de roues 4x4 couplés par un attelage flexible. Ils ressemblaient un peu à des fourmis géantes. Ils avaient été construits par Rolls-Royce et un consortium aérospatial multinational. Ils étaient splendides avec leur coque laquée aigue-marine.
Les modules avant contenaient les quartiers d’habitation et leurs vitres étaient teintées. Sur les modules arrière, on avait chargé les réservoirs de carburant et des panneaux solaires noirs à rotation.
Ils mirent le cap au nord à travers Lunae Planum tout en marquant régulièrement leur route avec de petits transpondeurs verts. Ils dégagèrent aussi les rochers susceptibles d’endommager un patrouilleur robot en se servant du chasse-neige de la petite grue installée à l’avant du premier véhicule. En fait, ils étaient en train d’ouvrir une route. Mais ils ne se servirent que rarement de la grue dans Lunae : ils firent route droit au nord-est à 30 kilomètres à l’heure pendant plusieurs jours. Ils avaient choisi ce cap afin d’éviter le complexe de canyons de Tempe et Mareotis, et ils quittèrent Lunae pour aborder la longue pente de Chryse Planitia. Toutes ces régions ressemblaient aux environs de leur camp de base, bosselées, parsemées de rocs mais, comme ils descendaient vers la plaine, ils bénéficiaient souvent d’une vue plus ouverte sur l’horizon. Pour Nadia, c’était un plaisir de découvrir sans cesse de nouvelles perspectives : des tertres, des creux, d’énormes rochers isolés et, parfois, une mesa ronde et basse qui révélait la paroi extérieure d’un cratère.
Après avoir descendu les Lowlands de l’hémisphère nord, ils obliquèrent vers le nord pour se diriger vers les immensités d’Acidalia Planitia, et ils roulèrent de nouveau à pleine vitesse pendant plusieurs jours. Ils laissaient derrière eux la trace des chenilles, comme une tondeuse à gazon, et semaient au fil des kilomètres leurs transpondeurs verts, brillants, incongrus au milieu des rochers de rouille.
Phyllis, Edvard et George envisageaient de petites excursions, en particulier sur les filons de surface du cratère de Perepelkin où les photos satellite avaient mis en évidence la présence de minéraux inhabituels. Et Ann ne cessait de leur rappeler l’objet de leur mission d’un ton irrité.
Nadia en fut attristée : Ann était aussi lointaine et tendue qu’à la base. Dès que la colonne s’arrêtait, elle descendait seule faire un tour. À l’heure du dîner, dans le patrouilleur 1, elle se tenait toujours à l’écart.
Nadia se décida enfin à essayer de la tirer de son repli :
— Ann, comment tous ces rochers se sont-ils dispersés comme ça ?…
— Ce sont des météores.
— Mais où sont les cratères ?
— La plupart se trouvent dans le sud.
— Alors, comment tous ces rochers sont-ils arrivés là ?
— Ils ont jailli dans l’impact. Parce qu’ils sont petits.
— Mais je croyais t’avoir entendue dire que ces plaines du nord étaient relativement jeunes, alors que la grande zone des cratères est plutôt ancienne.