Elle balaya la poussière du joint à l’endroit où le couple était attaché au châssis du module et découvrit que les rivets étaient cassés.
— Ça va prendre du temps, annonça-t-elle. Il va falloir que vous trouviez à vous occuper dans le coin.
Bientôt, Phyllis, George émergèrent, suivis de Simon, Ann et Edvard. George et Phyllis allèrent prendre un transpondeur dans le patrouilleur 3 et l’installèrent à trois mètres à droite de leur route. Nadia se mit au travail sur le couple cassé, en maniant les choses avec d’infinies précautions. L’après-midi était froid, sans doute au-dessous de 70 degrés, et elle sentait les cristaux de glace qui menaçaient ses os.
Les rivets cassés refusaient de sortir du module, et elle fut obligée d’utiliser une perceuse pour forer d’autres trous, tout en chantonnant The Sheik of Araby. Ann, Edvard et Simon étaient lancés dans une grande discussion à propos du sable. Nadia l’aimait bien, ce sable qui, pour une fois, n’était pas rouge. Et elle était tellement heureuse de voir Ann absorbée par son travail.
Ils avaient presque atteint le Cercle arctique, et la date était Ls = 84. À deux semaines du solstice d’été de l’hémisphère nord, aussi les jours devenaient-ils plus longs.
Nadia et George travaillèrent jusqu’au soir pendant que Phyllis faisait réchauffer leur dîner. Ensuite, Nadia reprit son travail. Le soleil rouge était noyé dans un brouillard brun, minuscule au bord de l’horizon. L’atmosphère était trop ténue pour qu’il s’enfle et se déploie comme il le faisait sur Terre.
Nadia avait fini. Elle rangea ses outils et elle ouvrait le sas extérieur du patrouilleur 1 quand elle entendit la voix d’Ann :
— Nadia, tu rentres déjà ?
Elle leva la tête. Ann était sur la crête d’une dune, à l’ouest, et agitait la main sur le ciel sanguinolent.
— C’est ce que je comptais faire, dit Nadia.
— Viens ici, juste une minute. Je voudrais que tu voies ce coucher de soleil. Exceptionnel. Allez, viens avec nous. Tu verras, c’est très beau. Il y a des nuages à l’ouest.
Avec un soupir, Nadia referma le sas.
Le flanc oriental de la dune était en pente accentuée et Nadia, prudemment, suivit les traces d’Ann. Le sable, ici, était très ferme mais, en approchant de la crête, elle dut s’aider des mains. Enfin, elle put se redresser et regarder autour d’elle.
Seules, les crêtes des plus hautes dunes étaient encore effleurées par le soleil couchant. Le reste de la planète était une surface obscure, marquée par des croissants gris acier. L’horizon n’était qu’à cinq kilomètres. Ann était là, accroupie, une poignée de sable au creux de la main.
— Il est fait de quoi ? demanda Nadia.
— De particules minérales solides et sombres.
— Ça, même moi j’aurais pu te le dire.
— Tu en aurais été incapable avant qu’on arrive ici. Ç’aurait pu être de la matière pulvérulente avec des sels. Mais c’est de la poussière de roche.
— Pourquoi est-elle si sombre ?
— C’est volcanique. Sur Terre, le sable est surtout composé de quartz, tu sais, à cause du granit. Mais ici, sur Mars, le granit est rare. Ces particules sont probablement des silicates d’origine volcanique. De l’obsidienne, du silex, du grenat… Splendide, non ?…
Elle tendit sa main emplie de sable avec un sérieux parfait.
— Très beau, en effet, déclara Nadia, en observant le sable à travers sa visière.
Elles regardèrent le soleil descendre sous l’horizon. Et leurs ombres se projetaient vers l’est sous le ciel rouge sang, opaque, à peine moins dense qu’à l’horizon d’ouest.
Les nuages qu’Ann avait signalés s’étiraient en longues bandes jaunes, très loin en altitude. Quelque chose, dans le sable, captait leur clarté, et les dunes, elles, étaient franchement fauves. Le soleil n’était plus qu’un petit bouton d’or au-dessus duquel deux étoiles scintillaient : Vénus et la Terre.
— Depuis quelques nuits, elles se rapprochent, remarqua Ann d’une voix très douce. Leur conjonction devrait être particulièrement brillante.
Le soleil toucha l’horizon, et les crêtes des dunes furent estompées par les plages d’ombre. Le petit soleil-bouton déclina sous la ligne noire de l’occident. À présent, le ciel était un dôme marron piqueté de lointains nuages d’un vert silène. Les étoiles apparaissaient de toutes parts, et c’est alors que le ciel devint d’un violet intense, répondant aux coloris des dunes. Nadia et Ann eurent soudain l’impression que des croissants de crépuscule s’étaient répandus sur la plaine noire. Nadia éprouva comme la caresse d’une brise au long de son échine. Elle pénétra sa peau, picota ses joues. Devant tant de beauté, on pouvait frissonner, comme dans l’acte sexuel. Mais cette beauté était tellement étrange, étrangère. Jamais encore elle ne l’avait perçue comme en cet instant, jamais encore elle ne l’avait sentie. Elle comprenait maintenant qu’elle avait vécu un peu comme si la Sibérie était devenue plus humaine, dans un spectacle analogique à l’échelle d’un monde. Elle avait tout accepté, mais dans les termes du passé. Et à présent, elle était là, sous un ciel violet, à la surface d’un océan noir pétrifié, et tout était nouveau, étrange, sans comparaison possible avec tout ce qu’elle avait jamais connu. Tout à coup, le passé s’effritait dans sa tête et elle tournait en rond comme une petite fille qui cherchait à s’étourdir. La pesanteur la pénétrait par tous les pores de sa peau, et elle ne se sentait plus aussi vide qu’avant. Bien au contraire, elle était solide, compacte, équilibrée. Elle était comme un roc pensant qui pivotait de plus en plus vite sur sa base.
Elles dévalèrent la face abrupte de la dune sur leurs talons. Arrivée en bas, Nadia serra Ann entre ses bras.
— Oh, Ann, je ne saurai jamais comment te remercier pour ça !
Même au travers de leurs deux visières, elle entrevit le sourire d’Ann. Une vision rare.
Ensuite, les choses lui apparurent comme différentes. Bien sûr, elle savait que ça se passait en elle, qu’elle avait désormais un autre regard. Mais le paysage participait à cette sensation, il alimentait cette nouvelle attention qu’elle portait au monde extérieur. Le lendemain, ils quittèrent les dunes noires pour pénétrer dans ce que ses compagnons appelaient un terrain laminé. Une région de sable plat qui, en hiver, était recouverte par la jupe de givre de gaz carbonique de la calotte polaire. On était au milieu de l’été et le paysage était entièrement composé de lignes sinueuses. Ils passèrent de vastes plages de sable jaune cernées de longs plateaux curvilignes dont les rebords étaient en degrés ou en terrasses, lamifiés grossièrement ou en finesse, pareils à du bois poli. Ils n’avaient jamais rien rencontré de semblable et ils passaient leurs matinées à prélever des échantillons, à extraire des carottes minérales. Ils se dispersaient et couraient en un étrange ballet martien bondissant, se lançaient des commentaires jubilatoires. Et Nadia était aussi excitée qu’eux.
Ann lui expliqua qu’à chaque hiver, le givre lamifiait la surface du sable. Puis l’érosion des vents taillait des arroyos, dénudait leurs berges, et ainsi les parois de ces arroyos étaient faites de centaines de terrasses étroites.
— Ce terrain est, de lui-même, une carte en courbes de niveau, acheva Simon.
Ils roulaient durant la journée et sortaient chaque soir dans le crépuscule violet qui persistait jusqu’aux abords de minuit. Ils foraient et rapportaient des échantillons rugueux et glacés, toujours lamifiés, même en profondeur. Nadia accompagna Ann un soir. Elles étaient en train d’escalader une série de terrasses parallèles et Nadia écoutait d’une oreille distraite le discours d’Ann à propos du périhélie et de l’aphélie, quand elle porta son regard sur un arroyo qui scintillait comme s’il était empli de citrons et d’abricots en plein midi. Juste au-dessus, elle distingua de pâles nuages verts, lenticulaires, qui ressemblaient parfaitement à ceux de la Terre.