— Regarde !
Ann se retourna et resta paralysée tandis que le banc de nuages défilait lentement.
On les rappela aux patrouilleurs pour le dîner. En redescendant les terrasses de sable, Nadia eut la certitude qu’elle avait définitivement changé – ou bien que la planète devenait plus étrange et plus belle à mesure qu’ils montaient vers le nord. Ou bien les deux.
Ils roulaient sur des terrasses de sable jaune, très fin et dur, sans le moindre rocher en vue, au maximum de leur vitesse, ne ralentissant parfois que pour passer d’un niveau à un autre. La pente arrondie qui séparait les terrasses leur occasionnait quelquefois des problèmes et, par deux fois, ils durent faire marche arrière pour chercher un autre chemin. Mais ils en trouvaient toujours un sans difficulté.
Au quatrième jour de leur voyage en terrain laminé, les parois des plateaux s’inclinèrent et ils enfilèrent le clivage pour atteindre un niveau plus élevé. Et là, sur le nouvel horizon, ils découvrirent une colline blanche et ronde, une sorte de Ayers Rock. Une colline de glace ! Large d’un kilomètre et haute de cent mètres. Et, quand ils la contournèrent, ils constatèrent qu’elle allait plus loin vers le nord, au-delà de l’horizon. C’était une avancée glaciaire, et peut-être une langue de la calotte polaire. Dans les patrouilleurs, tout le monde criait, et dans le brouhaha et la confusion, Nadia identifia la voix de Phyllis : « De l’eau ! De l’eau ! »
Oui, c’était bien de l’eau. Et même s’ils avaient prévu d’en trouver là, c’était quand même extraordinaire d’en rencontrer toute une colline. La plus grande colline qu’ils aient vue durant les 5 000 kilomètres de leur expédition. Il leur fallut toute cette première journée pour s’y habituer. Ils s’arrêtèrent, prirent des repères, bavardèrent et, enfin, sortirent pour recueillir des échantillons. Ils escaladèrent la colline sur quelques mètres : tout comme les sables environnants, la glace était laminée horizontalement, marquée de lignes de poussière à un centimètre d’intervalle. La glace elle-même était granuleuse. Sous la pression atmosphérique, elle se sublimait presque à toutes les températures pour révéler des parois rocheuses piquetées et rongées sur plusieurs centimètres. Plus avant, la roche redevenait solide et dure.
— Ça représente beaucoup d’eau, disaient-ils tour à tour.
De l’eau à la surface de Mars…
Le lendemain, le glacier barrait tout leur horizon, sur la droite, pareil à une muraille blanche qu’ils suivirent toute la journée. Plus ils avançaient, plus elle devenait haute. Vers la fin de l’après-midi, la glace atteignait trois cents mètres et formait en fait une chaîne de montagnes blanches qui courait à l’est de la vallée à fond plat qu’ils suivaient. Puis, à l’horizon du nord-ouest, le sommet d’une nouvelle colline apparut. Sa base était encore invisible. Un nouveau glacier qui formait une seconde barrière, à l’ouest, à trente kilomètres de distance.
Ils étaient donc bien dans Chasma Borealis, une vallée creusée par les vents qui taillait droit dans la calotte polaire sur cinq cents kilomètres, c’est-à-dire plus de la moitié de la distance qui les séparait du pôle. Le fond de la faille était constitué de sable plat, aussi dur que du béton. Ils passaient de loin en loin sur des plaques craquantes de givre carbonique. Les parois de glace étaient hautes mais pas verticales. Elles étaient inclinées à 45 degrés et, pareilles aux flancs des collines des régions laminées, elles formaient des terrasses travaillées par l’érosion et la sublimation, les deux forces qui, au fil de dizaines de milliers d’années, avaient creusé la faille sur toute cette longueur.
Plutôt que de continuer leur route vers le fond de Chasma Borealis, ils obliquèrent vers la paroi ouest, en direction d’un transpondeur qui signalait un largage de matériel de minage glaciaire.
Les dunes sablonneuses du milieu de la faille étaient douces et régulières comme une immense tôle ondulée. Depuis une crête, les explorateurs repérèrent les containers, à moins de deux kilomètres du pied de la muraille de glace : de gros modules d’atterrissage au squelette métallique, étonnante vision dans ce monde fait de tonalités de blanc, de fauve et de rose.
— Quelle horreur ! s’exclama Ann.
Mais Phyllis et George applaudissaient.
L’après-midi s’étirait et, dans l’ombre, la paroi orientale du glacier acquérait une infinie variété de tons pastel : l’eau pure était claire, bleutée, mais l’ensemble de la paroi était d’un ivoire opalescent teinté de jaune et de rose. Des plaques irrégulières de glace carbonique la marquaient d’un blanc immaculé. Le contraste entre la glace sèche et la glace d’eau était net et permettait de lire les âges sur la paroi de la colline.
Dans cette perspective en raccourci, il était difficile d’avoir une idée de la hauteur de la colline de glace. Elle semblait monter à l’infini dans le ciel, mais son altitude ne devait pas excéder cinq cents mètres à partir du fond de Borealis.
— Ça fait une quantité d’eau phénoménale, déclara encore une fois Nadia.
— Et il y en a encore plus dans le sous-sol, remarqua Phyllis. Nos forages ont montré que la calotte s’étend jusqu’à plusieurs degrés de latitude vers le sud, en profondeur.
— Alors, nous avons plus d’eau que nous n’en aurons jamais besoin !
Ann plissa les lèvres d’un air vexé.
Le largage du matériel de minage avait déterminé le site du chantier glaciaire : sur la paroi ouest de Chasma Borealis, par 41 degrés de longitude et 83 degrés de latitude nord. Deimos venait de suivre Phobos sous l’horizon et ils ne le reverraient plus jusqu’à ce qu’ils franchissent à nouveau le 82 degrés de latitude nord. Les nuits de l’été martien baignaient dans un crépuscule sourd et mauve qui persistait durant une heure. Le reste du temps, le soleil tournait à moins de 20 degrés au-dessus de l’horizon. Ils passaient de longues heures à l’extérieur à installer le dispositif de minage glaciaire dans la paroi. L’élément principal était une foreuse de tunnel robotisée qui avait presque la taille d’un patrouilleur. L’engin perça la glace et ramena des cylindres d’un mètre et demi de diamètre. Il travaillait avec un bourdonnement grave et sourd, qui s’intensifiait dès que leurs casques étaient au contact de la glace ou même s’ils l’effleuraient. Ensuite, les tambours de glace passèrent sur une trémie avant d’être emportés par une pelleteuse robot en direction de la distillerie. La glace serait épurée de son contenu de poussière, et l’eau serait ensuite réfrigérée à nouveau sous forme de cubes plus pratiques pour le transport dans les caissons des patrouilleurs. Dès lors, les patrouilleurs de transport seraient parfaitement en mesure de faire l’aller-retour entre le site glaciaire et la base, et la colonie serait ainsi régulièrement approvisionnée en eau, bien au-delà de ses besoins. Rien que dans la partie visible de la calotte polaire, il y avait cinq millions de kilomètres cubes d’eau, estima Edvard au jugé.
Ils passèrent plusieurs jours à tester la foreuse et à déployer toute une batterie de panneaux solaires pour l’alimenter. Après le dîner, dans la soirée qui se prolongeait, Ann escalada la falaise de glace sous le prétexte d’aller prélever d’autres échantillons, mais Nadia savait qu’elle désirait avant tout s’éloigner des autres. Naturellement, elle voulait grimper jusqu’au sommet, poser le pied sur la calotte polaire et découvrir le paysage avant de prélever des échantillons des couches de glace les plus récentes. Et c’est ainsi qu’un jour, quand la foreuse eut passé tous les tests, Ann, Nadia et Simon se levèrent à l’aube – aux environs de deux heures du matin – et partirent dans le froid, projetant leurs ombres comme trois grandes araignées.