La pente était d’environ 30 degrés et elle s’accentua comme ils montaient, puis atteignaient des terrasses grossières taillées dans les strates glaciaires.
Il était sept heures du matin quand ils parvinrent au sommet. Vers le nord, la plaine de glace s’étendait à perte de vue. L’horizon plongeait à une trentaine de kilomètres de distance. En se tournant vers le sud, la vue, au-delà des volutes géométriques du terrain en strates, était la plus vaste que Nadia ait jamais découverte depuis leur arrivée.
La glace du plateau ressemblait au sable laminé de la plaine, marquée de larges bandes roses de dépôt. Vers l’est, l’autre paroi de Chasma Borealis était visible ; longue, haute, massive, quasi verticale.
— Regardez encore toute cette eau ! s’écria Nadia. Nous n’en manquerons jamais !
— Ça dépend, murmura Ann d’un air absent, tout en plantant sa petite foreuse dans la glace.
Elle tourna sa visière fumée vers Nadia.
— Si on laisse faire les terraformeurs, tout ça va s’envoler comme la rosée du matin. Pour nous faire de jolis nuages.
— Et ça serait grave ?
Ann la dévisagea, pensive, les yeux étrécis.
Ce soir-là, après le dîner, elle dit :
— Nous devrions faire un tour jusqu’au pôle.
Phyllis secoua la tête.
— Nous n’avons pas suffisamment d’air ni de provisions.
— Il n’y a qu’à demander un largage.
Edvard secoua la tête.
— La calotte polaire est coupée par des vallées presque aussi profondes que Borealis.
— Pas à ce point, répliqua Ann. On peut parfaitement les atteindre. D’accord, elles sont sinueuses vues de l’espace, mais c’est à cause de la différence d’albedo entre l’eau et le gaz carbonique. Les pentes n’excèdent jamais 6 degrés. Le terrain est simplement plus stratifié.
— Mais comment faire pour atteindre le pôle ? demanda George.
— Nous allons prendre une des langues de glace qui descendent vers le désert. Elles forment des sortes de rampes naturelles jusqu’au centre du massif de glace et, ensuite, nous mettrons le cap droit sur le pôle !
— On n’a aucune raison d’aller là-bas, protesta Phyllis. On verra simplement un peu plus de glace qu’ici. Et nous serons beaucoup plus exposés aux radiations.
— Et, appuya George, les provisions et l’air qui nous restent pourront nous être utiles pour explorer un peu plus les sites que nous avons traversés en venant ici.
Ann plissa le front.
— C’est moi qui dirige la mission de reconnaissance géologique, fit-elle d’un ton tranchant.
C’était peut-être vrai, mais, en tant que politicienne, elle n’était pas douée, surtout comparée à Phyllis, qui avait des tas d’amis à Houston et Washington.
En souriant, elle lança :
— Il n’y a aucune raison géologique particulière d’aller jusqu’au pôle. La glace y est comme ici. Le problème, c’est que toi tu veux y aller.
— Et alors ? Nous avons d’autres réponses à trouver là-bas ! Tu es bien certaine que la composition de la glace est identique, qu’elle contient autant de poussière qu’ici ?… À chaque pas que nous faisons, nous trouvons de nouvelles informations.
— Mais nous sommes venus ici pour trouver de l’eau. Pas pour nous balader.
— Mais on ne se balade pas ! On a trouvé de l’eau pour continuer à explorer, et non le contraire ! Tu prends vraiment les choses à l’envers ! Il y a vraiment trop de gens qui font comme toi dans cette colonie !
— On va voir ce qu’ils en pensent, à la base, proposa Nadia. Ils ont peut-être besoin d’un petit service, ou bien ils vont nous dire qu’ils sont incapables d’envoyer un largage. On ne sait pas.
Ann grommela.
— Je suis sûre qu’on va finir par demander l’autorisation de l’ONU.
Elle ne se trompait pas. Frank et Maya étaient contre son projet. Quant à John, il parut intéressé mais ne prit pas parti. Elle eut le soutien d’Arkady dès qu’il fut au courant, et il promit de leur expédier le nécessaire depuis Phobos s’il le fallait, ce qui était en fait impossible pour raison orbitale.
C’est à ce point de la discussion que Maya appela le contrôle de mission à Houston et Baïkonour et que l’affaire fit des vagues. Hastings était opposé à l’expédition polaire, mais l’idée séduisait les gens de Baïkonour et un certain nombre de scientifiques.
Finalement, Ann prit le téléphone, l’air tendue, mais la voix tranchante et le ton arrogant.
— C’est moi qui dirige cette mission géologique, et je dis que cette expédition est nécessaire. Nous n’aurons jamais une meilleure occasion de nous procurer des éléments d’informations sur les conditions de formation de la calotte polaire. Le système planétaire est délicat et toute modification atmosphérique peut avoir des influences importantes. Et vous avez des plans à ce propos, non ? Sax, tu travailles encore sur ton dispositif de chauffage par éolienne ?
Il ne participait pas à la discussion et il fallut l’appeler.
— Bien sûr, répondit-il.
Avec Hiroko, ils avaient mis au point un projet de fabrication de mini-éoliennes qui seraient larguées sur toute la planète par des dirigeables. Les vents d’ouest permanents feraient tourner les éoliennes, et l’énergie serait convertie en chaleur dans les bobines avant d’être diffusée dans l’atmosphère.
Sax avait déjà conçu une usine robotisée destinée à la fabrication en série des éoliennes. Vlad avait fait remarquer que le coût de l’énergie thermique récupérée serait payé par un ralentissement des vents – on n’avait jamais rien pour rien. Mais Sax avait aussitôt fait remarquer que ce serait un bénéfice supplémentaire, si l’on prenait en compte la violence de certaines tempêtes de sable.
— Un peu de chaleur contre un peu de vent, c’est une sacrée bonne affaire !
— Un million d’éoliennes, donc, dit Ann. Pour commencer. Tu as bien parlé de répandre de la poussière noire sur les calottes polaires, n’est-ce pas, Sax ?…
— Ça rendra l’atmosphère plus dense que n’importe quel autre système.
— Par conséquent, si tu réussis, les calottes sont condamnées. Elles vont s’évaporer et on pourra se demander : « À quoi est-ce qu’elles ressemblaient, déjà ?… » Et personne ne le saura plus.
— Est-ce que vous avez suffisamment de réserves, suffisamment de temps ? demanda John.
— On va vous larguer ce qu’il faut, proposa de nouveau Arkady.
— L’été dure quatre mois, fit Ann.
— Tout ce que tu veux, c’est aller jusqu’au pôle ! insista Frank, faisant écho à Phyllis.
— Et puis après ? Il se peut que tu sois venu ici pour faire de la politique, mais moi, je voudrais voir à quoi ressemble le coin.
Nadia fit une grimace. Ann avait mis un terme à la conversation et Frank allait être furieux. Ce qui n’était pas très habile. Ann, oh, Ann !
Le lendemain, les services de la Terre donnèrent leur opinion : la calotte polaire devait être examinée dans ses conditions aborigènes. La base ne soulevait donc aucune objection, et Frank ne revint pas en ligne. Simon et Nadia applaudirent :