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Nadia était assise à l’écart avec son plateau-repas sur les genoux, sirotant son café. L’horloge digitale passa de 11 : 59 : 59 à 0 : 00 : 00 et s’arrêta. Tout parut soudain plus calme encore. Simon s’était endormi. Ann, dans le siège de conduite, observait la scène. Elle avait à peine entamé son dîner. L’unique son était le souffle du ventilateur.

— Je suis heureuse que tu m’aies amenée ici, lui dit Nadia. C’était merveilleux.

— Il fallait bien que quelqu’un en profite. (Lorsque Ann était en colère ou amère, sa voix se faisait lointaine, éteinte.) Il n’y en a plus pour très longtemps.

— Tu en es certaine ? La couche fait cinq kilomètres, tu ne l’as pas dit toi-même ? Tu penses qu’elle va disparaître simplement parce qu’on va y déposer de la poussière noire ?

Ann haussa les épaules.

— Tout dépend de la température. Et également de la quantité d’eau existant sur cette planète, et de celle que nous récupérerons dans le régolite quand nous réchaufferons l’atmosphère. Nous ne savons pas vraiment ce qui se produira alors. Mais je crois que cette calotte constitue le réservoir d’eau le plus exposé, elle sera la plus sensible au changement. Il se pourrait qu’elle se sublime presque entièrement avant que le permafrost ait atteint 50 degrés.

— Entièrement ?

— Bien sûr, une partie reviendra se déposer là chaque hiver. Mais, si l’on calcule par rapport à l’ensemble du globe, ça ne fait pas autant d’eau que cela. C’est un monde sec, avec une atmosphère aride. L’Antarctique est une jungle, si l’on compare. Tu te souviens comme c’était sec, là-bas ? Donc, si les températures augmentent, la glace se sublimera à une allure très rapide. Toute la calotte va monter vers l’atmosphère et l’humidité sera poussée vers le sud, où elle gèlera chaque nuit. En fait, nous allons redistribuer toute cette glace sur l’ensemble de la planète sous forme d’une couche de givre d’un centimètre d’épaisseur. (Elle grimaça.) Moins que ça, bien sûr, puisqu’il y en aura une bonne partie en suspens dans l’air.

— Mais si la température augmente encore, le givre va fondre, et il pleuvra. Et comme ça, nous aurons des rivières, des fleuves, des lacs, n’est-ce pas ?

— Si la pression atmosphérique est suffisante. L’eau de surface dépend autant de la pression atmosphérique que de la température. Si l’une et l’autre augmentent, nous nous retrouverons sur le sable en quelques décennies.

— Belle collection de météorites, fit Nadia, pour tenter de rompre l’humeur sombre d’Ann.

En vain. Ann plissa les lèvres, penchée vers la baie, et secoua la tête. Impossible que son expression morne s’explique uniquement par ce qui allait se passer sur Mars. Il y avait autre chose au centre de sa colère, de son tourbillon mental intense. Elle était en pays Bessie Smith. Difficile à surveiller. Lorsque Maya était malheureuse, ça évoquait un blues d’Ella Fitzgerald, on savait que c’était une comédie, une émotion qui devait se déverser. Mais avec Ann, on avait mal.

Elle prit sa lasagne et la glissa dans le micro-ondes. Derrière elle, l’immensité blanche luisait sous le ciel noir, comme un négatif photo. Et l’horloge afficha brusquement 0 : 00 : 01.

Quatre jours plus tard, ils quittèrent la glace. Ils revenaient vers Phyllis, George et Edvard, quand ils s’arrêtèrent brusquement sur une crête. Une structure se dressait sur l’horizon. Un temple grec classique, avec six colonnes doriques de marbre blanc, surmontées d’un toit plat et circulaire, dressé sur le fond de sédiment de la faille.

— Bon Dieu, mais qu’est-ce que ?…

En s’approchant, ils virent que les colonnes étaient constituées de cylindres de glace extraits par la foreuse et que le disque du toit était grossièrement taillé.

— C’est une idée de George, leur apprit Phyllis par radio.

— J’avais remarqué que les cylindres de glace avaient la même dimension que les colonnes des Grecs, ajouta George, apparemment content de lui. Ensuite, tout était évident. Et puis, le minage se passe très bien et on avait un peu de temps à tuer.

— Formidable, commenta Simon.

Et c’était vrai : ils avaient devant eux un monument extraterrestre venu d’un rêve. Il brillait comme de la chair vive dans le crépuscule. On aurait dit que du sang courait dans la glace.

— Le temple d’Arès.

— Non, de Neptune, rectifia George. Nous ne tenons pas à invoquer trop souvent Arès, je pense.

— Surtout quand on pense à toute la population du camp de base, ajouta Ann.

Ils roulaient droit vers le sud, en suivant l’autoroute formée par leur piste et les transpondeurs. Parfois, et même très souvent, ils mettaient le patrouilleur 3 en conduite automatique.

Ils roulaient à 30 kilomètres à l’heure, sans problème. Ils observaient les traces qu’ils avaient laissées et bavardaient rarement. Sauf un matin, où ils se disputèrent à propos de Frank Chalmers. Ann prétendait qu’il était totalement machiavélique, alors que Phyllis le défendait en arguant qu’il n’était pas plus néfaste que n’importe qui dans son exercice du pouvoir. Nadia, qui se souvenait de toutes ses conversations avec Maya, savait très bien que Frank était plus complexe que cela. Mais le manque de discrétion d’Ann l’épouvantait, et tandis que Phyllis poursuivait son discours sur le rôle de cohésion que Frank avait joué durant tout le voyage, elle fixait Ann d’un regard noir pour essayer de lui faire comprendre qu’elle déraillait. Phyllis, plus tard, se servirait de ses indiscrétions, c’était clair. Mais Ann n’excellait pas dans l’art de capter les regards, même très noirs.

Tout à coup, le patrouilleur freina et s’arrêta. Personne n’avait surveillé la conduite automatique et ils se précipitèrent vers la baie avant.

Une nappe parfaitement plate et blanche s’étendait devant eux, sur une centaine de mètres.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria George.

— Notre pompe à permafrost a dû claquer, fit Nadia.

— Ou alors elle a trop bien fonctionné ! Parce que ça, c’est de la glace d’eau !

Ils repassèrent en manuel pour s’approcher. La glace couvrait leur route comme un épanchement de lave blanche. Ils enfilèrent leurs marcheurs et quittèrent le module.

— Oui, c’est bien notre patinoire, confirma Nadia avant d’aller examiner la pompe.

Elle déverrouilla le joint d’isolation.

« Ah, ah !… Une fuite… L’eau a gelé exactement ici, et elle a bloqué le robinet de fermeture en position ouverte. La pression a dû être très forte. L’écoulement a continué jusqu’à ce que la glace soit assez épaisse pour l’arrêter. Un coup de marteau et on aura un petit geyser.

Elle plongea dans ses outils, dans le caisson inférieur du module, et sortit un pic.

— Attention !

Elle ne donna qu’un coup léger dans la masse blanche, à l’endroit où la pompe était fixée au tuyau d’alimentation du réservoir. Et un jet d’eau fut projeté à un mètre en l’air.

— Wow !

Il aspergea la couverture de glace dans un dégagement de vapeur avant de geler en quelques secondes, pétrifié en une feuille de gel lobée.

— Regardez ça !

Le trou se gelait à son tour, l’épanchement cessa, et la vapeur se dispersa.

— Vous avez vu cette rapidité ?

— Comme dans les cratères d’éclaboussement, remarqua Nadia avec un sourire.

Elle se mit à gratter la glace autour de la valve d’arrêt tandis que Phyllis et Ann discutaient à propos de la migration du permafrost, des quantités d’eau que l’on trouvait sous cette latitude, etc., etc. De quoi en avoir un malaise. Mais elles se détestaient vraiment et elles étaient dans l’impossibilité de s’arrêter. À l’évidence, ce serait la dernière mission qu’elles accompliraient ensemble.