L’un après l’autre, les trois patrouilleurs franchirent les portails. Des visages familiers apparurent. Maya, Frank, Michel, Sax, John, Ursula, Spencer, Hiroko et tous les autres. Ils étaient comme leurs frères et leurs sœurs, mais tellement nombreux, soudain, que Nadia se sentit débordée et se recroquevilla comme une anémone. Elle eut de la difficulté à parler. Quelque chose lui échappait, qu’elle essayait de retenir. Elle chercha Ann et Simon, mais ils étaient déjà noyés dans un autre groupe. Ann restait stoïque, les traits figés.
Phyllis raconta pour eux :
— C’était très beau, vraiment spectaculaire. Le soleil de minuit et la glace, une quantité fabuleuse de glace. Nous allons disposer d’une quantité d’eau énorme. Quand on est au sommet de la calotte, c’est exactement comme l’Arctique.
— Est-ce que vous avez trouvé des phosphates ? demanda Hiroko.
C’était un plaisir de retrouver son visage. Elle s’était tellement inquiétée du manque de phosphates pour ses plantes. Ann lui répondit qu’elle avait trouvé des veines de sulfates dans les matériaux légers des cratères qui entouraient Acidalia Planitia, et elles allèrent toutes deux récupérer les échantillons. Nadia, elle, suivit les autres à l’intérieur de l’habitat. Elle aspirait à une vraie douche, des légumes frais, tout en écoutant distraitement Maya lui donner les dernières nouvelles. Oui, elle était vraiment de retour.
Elle reprit le travail. Comme avant, il y avait tant de choses différentes à faire, une liste interminable d’interventions, jamais suffisamment de temps. Surtout parce que certaines opérations prenaient beaucoup plus d’heures que Nadia ne l’avait escompté. Avec les robots, tout était plus long. Et elle ne retrouva à aucun moment le bonheur qu’elle avait éprouvé en construisant les chambres en voûte, même si tout était intéressant sur le plan technique.
S’ils voulaient que le square central, au-dessous du dôme, soit utile, ils devraient déposer un fond composé de gravier, de béton, de gravier encore, de fibre de verre, de régolite, et, enfin, d’humus traité, afin de maintenir la pression, de barrer la route aux rayons ultraviolets et à la plupart des rayons cosmiques.
Quand tout serait achevé, ils disposeraient d’un jardin-atrium central d’environ 10 000 mètres carrés. Le plan était élégant et satisfaisant. Mais, dès que Nadia se lança sur les divers aspects de la structure, elle ressentit comme une tension de l’esprit, en même temps qu’une boule lui montait dans la gorge.
Maya et Frank n’avaient plus de rapports officiels, ce qui était un signe certain de la dégradation de leurs rapports privés. Et Frank ne semblait plus adresser la parole à John. Lamentable.
La liaison rompue entre Sacha et Yeli avait provoqué une sorte de guerre civile entre leurs amis. Quant à la bande d’Hiroko, Iwao, Raul, Ellen, Rya, Gene, Evgenia et les autres, sans doute par réaction contre cette ambiance, ils passaient leur temps dans l’atrium ou les serres, plus coupés que jamais du reste de la colonie.
Vlad, Ursula et toute l’équipe médicale étaient cloîtrés dans le secteur de la recherche, sauf pour s’occuper de la clinique qu’ils géraient avec les autres. Cette situation rendait Frank furieux. Quant aux ingénieurs généticiens, ils passaient l’intégralité de leur temps dans les labos qui avaient été construits dans l’ex-parc de caravaning.
Et pourtant, Michel se comportait comme si tout était normal, comme s’il n’était pas le psychologue officiel de la colonie. Il passait le plus clair de son temps à regarder la télévision française. Et quand Nadia l’interrogea au sujet de Frank et de John, il lui répondit par un regard neutre.
Ils étaient sur Mars depuis 420 jours, et les premières secondes de leur débarquement appartenaient au passé. Ils ne se rassemblaient plus pour discuter de la journée de travail.
— On est trop occupés, répondaient-ils tous à Nadia quand elle posait la question. On a tellement de choses à faire, tu sais, que tu t’endormirais si on te les récitait. Même moi, ça m’endort.
Parfois, elle retrouvait les images des dunes noires, de la glace, et des silhouettes de ses compagnons sur le ciel du crépuscule. Alors, elle frissonnait et soupirait.
Ann était déjà repartie pour une nouvelle expédition, vers le sud, cette fois, en direction des vallées septentrionales de l’immense Vallès Marineris, pour découvrir d’autres merveilles inimaginables. Mais Nadia était retenue au camp, qu’elle le veuille ou non.
Maya se plaignait des absences d’Ann.
— C’est évident : elle et Simon ont une aventure et ils sont partis en lune de miel pendant qu’on en bave ici.
C’était typique de la façon dont Maya voyait les choses.
S’ils avaient une liaison, ce serait pour Ann une sublimation de ses propres états d’âme. Nadia espérait que c’était vrai. Elle savait que Simon était amoureux d’Ann, et elle avait perçu la solitude immense d’Ann. Si seulement elle pouvait les rejoindre !
Mais elle travaillait. Elle dirigeait les équipes sur les sites de construction et secouait tous ses amis. Pendant le voyage, sa main mutilée avait retrouvé un peu plus de force et elle pouvait maintenant conduire à nouveau des tracteurs et des bulldozers. Elle passait ainsi de longues journées, mais rien n’était plus pareil.
À Ls = 208, Arkady descendit sur Mars pour la première fois. Nadia se rendit jusqu’au nouvel astroport et attendit sur le bord de la vaste piste de ciment poussiéreux en se balançant d’un pied sur l’autre. Le sol couleur sienne brûlée portait déjà les marques jaunes et noires des débarquements précédents. La capsule d’Arkady apparut dans le ciel rose comme un point blanc suivi d’une flamme jaune. Finalement, l’hémisphère géodésique se matérialisa, avec ses fusées et son train d’atterrissage. Il descendit sur une colonne de feu pour se poser délicatement au centre de la zone-cible. À l’évidence, Arkady avait étudié les procédures de descente.
Il sortit de l’écoutille vingt minutes plus tard, et s’arrêta sur le premier échelon pour observer ceux qui l’attendaient. Il descendit, l’air confiant. En touchant le sol, il sauta sur la pointe des pieds, fit quelques pas, puis pivota, les bras levés. Nadia gardait un souvenir très vif de cet instant, de la sensation de creux qu’elle avait éprouvée. Il trébucha et elle se précipita vers lui. Il l’aperçut enfin, se redressa, courut dans sa direction… et trébucha une fois encore sur la surface rugueuse de ciment de Portland. Elle l’aida à se relever et ils s’étreignirent, lui dans sa grande tenue pressurisée, elle dans son marcheur. Elle retrouva son visage barbu à travers la visière. La vidéo lui avait fait oublier la réalité de l’homme, son sourire farouche auquel elle répondit des yeux.
Puis il désigna sa console de poignet et passa sur leur fréquence privée, 4224. Elle l’imita.
— Bienvenue sur Mars.
Alex, Janet et Roger venaient de descendre à leur tour, et ils montèrent tous sur la plate-forme du modèle Ts. Nadia s’installa au volant. Elle prit d’abord la route pavée, avant de couper par le quartier des alchimistes. Elle commentait la visite, mais elle était persuadée qu’ils identifiaient déjà chaque bâtiment. Elle se sentait angoissée en se rappelant ce qu’elle avait ressenti en revenant du pôle. Ils franchirent le sas du garage. Une réception les attendait.