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— Nous y avons pensé, et ça va être fait. Mais, tu le sais, il faut du temps pour évacuer toute cette rocaille par les sas. Mais en ce qui nous concerne, Arkady ? Jusqu’alors, tu n’as parlé que de l’infrastructure. Je pensais que l’embellissement des constructions figurait tout au bas de ta liste de priorités.

Il lui sourit.

— C’est sans doute parce que nous avons déjà accompli ce qui venait en tête.

— Quoi ? C’est Arkady Nikeliovich qui me dit ça ?

— Tu sais… Ce n’est pas par pur plaisir que je me plains, chère Miss Neuf Doigts. Et, si j’en crois la façon dont les choses se sont passées ici, ça ressemble beaucoup à ce que je conseillais pendant le voyage. Ça y ressemble même tellement que ce serait stupide d’émettre des réserves.

— Je reconnais que tu m’as surprise.

— Vraiment ? Mais réfléchis à tout ce travail que vous avez fourni ici depuis un an.

— Non. Six mois.

Ça le fit rire.

— Oui, c’est vrai : six mois. Et pendant tout ce temps, nous n’avons pas eu de chefs, en fait. Ni aucune de ces réunions, chaque soir, où chacun disait ce qu’il avait à dire. Ce qui est nécessaire, et maintenant personne n’a plus de temps à gagner ou à perdre. Tout appartient à tous à titre égal. Mais pourtant, aucun d’entre nous ne peut exploiter ce que nous possédons, parce qu’il n’y a personne à qui vendre quoi que ce soit. Nous formions une commune, un groupe démocratique. Tous pour un, un pour tous.

Nadia soupira.

— Arkady, les choses ont changé. Ça n’est plus comme ça, à présent. Et le changement s’accélère. Ça ne durera plus longtemps.

— Pourquoi dis-tu ça ? Ça durera si nous décidons que ça doit durer.

Elle lui lança un regard sceptique.

— Tu sais bien que ça n’est pas aussi simple.

— Oui. Ça n’est pas simple. Mais nous en avons la possibilité !

— Peut-être. (Elle songeait à Maya et Frank, à Phyllis, Sax et Ann.) Il y a des conflits un peu partout.

— C’est parfait, du moment que nous nous entendons sur certaines bases.

Elle secoua la tête, frotta sa main mutilée. Elle avait mal à la phalange manquante et, soudain, elle se sentait déprimée. Arkady se pencha sur la cicatrice avant d’embrasser doucement son doigt mutilé.

— Miss Neuf Doigts, vous avez des mains très fortes.

— Je me suis entraînée bien avant ça, répliqua-t-elle en levant le poing.

— Un jour, Vlad te fera pousser un nouveau doigt tout neuf. (Il la força à ouvrir les doigts pour lui prendre la main.) Ça me rappelle l’arboretum de Sébastopol, ajouta-t-il.

— Mmm, fit-elle rêveusement, sans l’écouter vraiment.

Elle ne pensait qu’à la chaleur de sa main, à l’entrelacs de ses doigts. Lui aussi avait l’étreinte solide. Elle avait cinquante et un ans. C’était une petite femme russe aux cheveux gris, spécialiste en construction et dépannage. Et il lui manquait un doigt.

Elle pensa que, pour lui, le contact devait être bizarre.

— Je suis heureuse que tu sois là, lui dit-elle.

Arkady à Underhill, c’était un peu comme le calme avant la tempête. Il amenait tous les autres à réfléchir. Il passait en revue toutes les habitudes qu’ils avaient abandonnées sans même y penser, et tous, sous cette nouvelle pression, passaient sur la défensive, ou se montraient agressifs. Tous les arguments en jeu prirent un nouveau relief. Et, surtout, le débat sur le terraforming.

C’était une querelle, non pas une dispute isolée, mais plutôt un processus en développement permanent, un sujet qu’ils abordaient constamment au travail, durant les repas, avant de s’endormir. Et qui pouvait revenir à propos de tout : une fumée blanche entrevue au-dessus de Tchernobyl, le retour d’un patrouilleur robot chargé de glace polaire, des nuages nouveaux dans le ciel de l’aube.

Régulièrement les réflexions fusaient :

— Ça va encore augmenter la température de quelques degrés.

— Est-ce que l’hexafluoroéthane n’est pas le gaz parfait pour une serre ?

Mais le débat, bien sûr, ne se limitait pas à Mars. Tout un flot d’articles et de déclarations se déversait depuis Houston, Baïkonour, Moscou, Washington, et le bureau des Affaires martiennes de l’ONU. Tous les gouvernements y allaient de leurs prises de position, de même que les universités, les associations, les comités et les cafés du commerce de tous les pays.

On se mit à donner des surnoms aux colons de Mars selon leur position. C’est comme ça qu’en regardant les infos, ils apprenaient qu’ils étaient dans le camp Clayborne ou bien en faveur du programme Russell.

Ils redécouvraient qu’ils étaient célèbres sur Terre, qu’ils étaient les personnages d’une série télévisée. Après la première vague de reportages et d’interviews qui avait préludé au débarquement, ils avaient eu tendance à oublier les transmissions, absorbés dans leur besogne quotidienne.

Mais les caméras vidéo continuaient d’envoyer des images à la Terre, et là-bas, ils avaient des fans.

Par conséquent, tout le monde avait son opinion. Les estimations montraient que le programme Russell était majoritaire dans l’opinion : ce qui, pour Sax, signifiait le terraforming de la planète par tous les moyens, et aussi vite que possible. Mais la minorité, celle que soutenait Ann, tendait à se montrer plus véhémente dans son programme « ne touchez à rien », insistant sur les répercussions immédiates que cela aurait sur l’Antarctique et sur l’ensemble de la politique d’environnement des gouvernements de la Terre.

Les sondages faisaient apparaître clairement que nombreux étaient ceux qui étaient fascinés par les projets agricoles d’Hiroko, alors que d’autres considéraient que c’était du bogdanovisme. Arkady avait transmis de nombreuses vidéos depuis Phobos, avec des séquences spectaculaires sur le travail qui avait été réalisé au niveau de l’ingénierie et de l’architecture. Déjà, des complexes commerciaux et des hôtels imitaient son style. C’était ainsi qu’était apparu le mouvement architectural appelé bogdanovisme, en même temps que d’autres, qui se concentraient sur des réformes économiques et sociales dans l’ordre mondial.

Le terraforming était presque toujours au centre du débat, et le conflit d’opinions des colons de Mars était répercuté à l’échelle planétaire. Certains réagissaient en fuyant les caméras et les interviews.

— Je suis venu ici précisément pour éviter ce genre de chose, avait répondu Iwao, l’assistant d’Hiroko. Il n’était pas le seul à penser ainsi.

Mais la majorité, sur Terre comme sur Mars, avait la certitude que le terraforming serait réalisé. Il ne s’agissait pas tant de savoir quand mais sur quelle échelle.

C’était le point de vue des colons eux-mêmes, à de rares exceptions près. Ils étaient peu nombreux à soutenir Ann : Simon, bien sûr, et sans doute Ursula, Sacha et peut-être Hiroko. John aussi, à sa manière et, depuis quelque temps, Nadia. Les rouges, comme on les surnommait, étaient évidemment plus nombreux sur Terre, mais ils adhéraient à une théorie, et non à des considérations esthétiques. Le point fort de leurs arguments, celui sur lequel Ann avait mis l’accent dans ses communiqués à la Terre, était la possibilité d’une vie indigène.

— Si la vie martienne existe, disait-elle, une altération radicale du climat de la planète l’exterminera. Nous ne pouvons influer sur la situation de Mars avant de connaître exactement l’état de la vie ici. C’est antiscientifique, et plus grave encore : immoral.

Une large part de la communauté scientifique terrienne partageait cette opinion, ce qui influençait considérablement le comité aux Affaires martiennes de l’ONU, responsable de la colonie. Mais chaque fois que l’on en parlait à Sax, il répliquait calmement :