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— On ne peut pas dire qu’elle prolifère, mais elle ne meurt pas aussi vite que les autres.

Ils l’avaient baptisée areophyte primares, et le nom commun qu’ils avaient choisi était algue d’Underhill. Ils souhaitaient faire un essai sur le terrain et avaient rédigé une proposition destinée à l’AMONU.

Arkady revint de cette visite très excité, constata Nadia. Durant le dîner, il déclara aux autres :

— Nous devrions prendre nous-mêmes la décision, et si nous votons pour, agir sans perdre de temps.

Maya et Frank furent outrés et, apparemment, la plupart des autres. Maya insista pour changer de sujet, et la conversation dévia dans une ambiance de malaise.

Le lendemain matin, Maya et Frank vinrent trouver Nadia pour lui parler d’Arkady. Ils avaient déjà tenté de le raisonner, tard dans la soirée.

— Il nous a ri au nez ! s’exclama Maya. Ça ne sert à rien de lui parler raisonnablement !

— Ce qu’il propose pourrait être très dangereux, ajouta Frank. Si nous désobéissons ouvertement à une directive de l’ONU, ils peuvent très bien envoyer une mission ici rien que pour nous réexpédier sur Terre, et nous remplacer ensuite par des gens qui respecteront la loi. Ce que je veux dire, c’est que, à ce stade, la contamination biologique de cet environnement est illégale, et nous ne devons pas l’ignorer. Nous relevons d’un traité international. Nous obéissons à la volonté générale de l’humanité en ce qui concerne le sort actuel de ce monde.

— Est-ce que tu ne pourrais pas lui parler, toi ?

— Oui, je le peux. Mais je ne suis pas certaine que ça fasse avancer quoi que ce soit.

— S’il te plaît, Nadia. Essaie. Nous allons avoir des problèmes.

— Bien sûr que je vais essayer.

Le même soir, elle eut un entretien avec Arkady. Ils revenaient vers Underhill en suivant la route de Tchernobyl. Elle lui suggéra de montrer un peu de patience.

— Ce n’est qu’une question de temps. L’ONU se rangera à tes vues.

Il s’arrêta et prit sa main mutilée.

— Combien de temps penses-tu qu’il nous reste ? lui demanda-t-il. (Il désigna le soleil couchant.) Combien de temps nous conseilles-tu d’attendre ? Pour nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants, aveugles comme les poissons cavernicoles ?

— Les poissons cavernicoles… Allons… dit-elle en retirant sa main.

Il rit.

— Mais c’est une question grave. Nous n’avons pas l’éternité devant nous, et ce serait bien que les choses commencent à changer.

— Même dans ces conditions, est-ce qu’on ne peut pas attendre un an ?

— Un an de la Terre ou de Mars ?

— Un an de Mars. Faisons un relevé saisonnier et accordons un délai à l’ONU pour son intervention.

— Nous n’avons pas besoin de relevés. Ils existent depuis des années.

— Tu en as parlé à Ann ?

— Non. Ou plutôt si, d’une certaine façon. Mais elle n’est pas d’accord.

— Elle n’est pas la seule. Je pense qu’ils rejoindront tes vues, finalement, mais que ça va être à toi de les convaincre. Tu ne peux pas les bousculer comme ça. Sinon, ils te considéreront comme aussi négatif que ces politiciens de la Terre que tu ne cesses de critiquer.

Il soupira.

— Mais oui, mais oui…

— Ça n’est pas exact ?…

— Toi et tes emmerdeurs de libéraux.

— Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Ça veut dire que vous faites trop dans la sensiblerie pour accomplir quoi que ce soit.

Ils arrivaient en vue d’Underhill qui, à cette distance, pouvait ressembler à un nouveau cratère. Nadia pointa le doigt.

— C’est moi qui ai fait ça. (Elle lui donna un grand coup de coude dans les côtes.) Mais vous, saletés de radicaux, vous détestez justement le libéralismeparce que ça marche !

Il grommela.

— Mais si ! Il progresse avec le temps, sans efforts, sans feux d’artifice, sans drames trop faciles, sans que personne ne souffre. Il n’a pas besoin de vos révolutions sexuelles, ni de toute la souffrance et de la haine que ça provoque ! Le libéralisme est efficace, un point c’est tout.

— Oh, Nadia… (Il passa le bras autour de ses épaules et ils reprirent leur marche.) La Terre est un monde parfaitement libéral. Mais la moitié de la population y meurt de faim, et depuis des éternités. Et ça va continuer. En tout libéralisme.

Mais il semblait avoir été perturbé par les réflexions de Nadia. Il cessa d’exiger unilatéralement d’ensemencer la surface avec les nouveaux gems pour se confiner dans son programme de propagande. Il passait le plus clair de son temps dans le quartier, à essayer de confectionner des briques et du verre colorés. Nadia le rejoignait dans la piscine avant le petit déjeuner, presque tous les jours. Souvent, John et Maya faisaient un mille mètres avec eux. Et les journées se passaient normalement. Nadia ne voyait que très rarement Arkady avant la soirée.

Sax, Spencer et Rya venaient d’achever l’usine robotique destinée à la fabrication des réchauffeurs à éoliennes de Sax.

Conformément à l’autorisation de l’AMONU, ils en répartirent un millier dans les régions équatoriales pour les tester.

On estimait qu’ils pouvaient au mieux doubler l’apport de température de Tchernobyl, et certains posaient même la question : pourrait-on distinguer la chaleur d’appoint des fluctuations saisonnières ? Mais, ainsi que le fit remarquer Sax, ils ne le sauraient pas avant d’avoir essayé.

Ce qui relança instantanément les querelles sur le terraforming. Et soudain, Ann entreprit une action violente : elle adressa de longs messages aux membres du comité exécutif de l’AMONU, ainsi qu’à tous les bureaux des Affaires martiennes de toutes les nations, puis, finalement, à l’assemblée générale. Ce qui lui valut une audience énorme, qui allait des milieux politiques aux tabloïds et à la télé. Pour les médias, c’était un nouveau rebondissement du feuilleton de la planète rouge.

Ann avait composé et expédié ses messages en privé, et les habitants d’Underhill n’en eurent connaissance que lorsqu’ils les virent sur les écrans. On compta de nombreux débats au gouvernement, une manifestation de 20 000 personnes à Washington, des éditoriaux à l’infini, et une nouvelle vague de commentaires dans la presse scientifique. Les arguments étaient d’une violence un peu choquante, et certains, au sein de la colonie, se dirent qu’Ann aurait pu leur demander leur opinion avant d’agir. Phyllis, tout particulièrement.

— Et en plus, ça n’a pas de sens, répartit Sax, nerveusement. Tchernobyl répand déjà autant de chaleur dans l’atmosphère que ces éoliennes, et jusqu’à présent, elle ne s’est pas plainte.

— Mais si, fit Nadia. Elle a seulement perdu aux voix.

Un groupe de scientifiques matérialistes s’en prit à Ann après le dîner. D’autres, à l’écart, étaient témoins de la confrontation. La salle à manger principale d’Underhill était composée de quatre chambres en voûte dont les murs de séparation avaient été remplacés par de solides piliers. Elle était vaste, encombrée de sièges, de plantes en pots et des derniers descendants des oiseaux de l’Arès. Récemment, on avait découpé des fenêtres dans le haut de la paroi nord, à travers lesquelles on pouvait voir le gazon de l’atrium. C’était le lieu le plus vaste de l’habitat et la moitié au moins des colons y prenaient leur repas quand la réunion commença.