Sa carcasse interne était en matériau ultra-léger, et il possédait des turbopropulseurs à l’extrémité des ailes ainsi que sous la nacelle. Ils étaient alimentés par de petits moteurs en plastique à batteries solaires disposées sur la partie supérieure de l’enveloppe. La nacelle en forme de crayon occupait une bonne partie de la face ventrale, mais Nadia découvrit que l’intérieur était plus réduit qu’elle ne s’y était attendue, à cause de leur cargaison d’éoliennes. Au décollage, ils ne disposaient que du volume du cockpit, plus deux couchettes exiguës, une minuscule cuisine, des toilettes lilliputiennes, et l’espace minimal pour bouger. Mais, heureusement, la nacelle disposait de hublots des deux côtés, ce qui, en dépit des éoliennes, leur donnait beaucoup de lumière et une assez bonne visibilité.
Ils s’élevèrent lentement. Arkady largua les amarres attachées aux mâts. Les turbopropulseurs étaient au maximum, mais ils étaient dans une atmosphère ténue de 12 millibars. Le cockpit rebondissait lentement, au rythme des flexions de la carcasse interne. Et, à chaque bond, ils gagnaient quelques mètres d’altitude. Pour quiconque avait l’habitude des lancements de fusée, l’effet était particulièrement comique.
— On va gouverner au 360 pour jeter un coup d’œil sur Underhill avant de partir, proposa Arkady quand ils furent à cinquante mètres du sol.
Il inclina le dirigeable et ils entamèrent un virage lent et long, penchés vers le hublot de Nadia.
Des sillons, des trous, des amoncellements de régolite, d’un rouge sombre sur la surface poussiéreuse, orangée, de la plaine – comme si un dragon était venu labourer le sol de ses griffes géantes, répandant son sang en longues traînées. Underhill se situait au centre des blessures. Le site était superbe à contempler : un carré sombre de verre et d’argent, avec des reflets de vert sous le dôme.
Les routes s’en écartaient en étoile vers Tchernobyl et les terrains d’atterrissage du nord. Plus loin, ils découvraient les bulbes allongés des serres et le parc de caravaning…
— Le quartier des alchimistes ressemble encore à l’Oural, commenta Arkady. Il faudrait faire quelque chose pour ça. (Il manœuvra le dirigeable en direction de l’est et le laissa porter par les vents.) Est-ce qu’il ne faudrait pas que je le survole pour profiter du courant ascendant ?
— On ferait mieux de voir comment cet engin se comporte par lui-même, non ? proposa Nadia.
Elle se sentait légère, comme si l’hydrogène des ballonnets compensateurs s’était infiltré dans ses poumons. La vue était stupéfiante. L’horizon brumeux était à une centaine de kilomètres de distance et tous les détails du paysage étaient clairement visibles – les tertres et les cuvettes de Lunae Planum, les collines et les canyons plus marqués, vers les terres ravinées de l’est.
— Ça va être merveilleux.
— Oui.
Il était surprenant qu’ils n’aient jamais encore tenté ce genre de croisière auparavant. Mais voler dans une atmosphère aussi ténue n’avait rien de facile. Le dirigeable constituait la meilleure solution : il était gros, aussi léger que possible, rempli d’hydrogène qui, dans l’air de Mars, n’était pas seulement ininflammable mais également plus léger que tous les autres composants. C’était grâce à l’hydrogène et aux nouveaux matériaux ultra-légers qu’ils avaient réussi à soulever du sol leur cargaison d’éoliennes. Mais, dans le même temps, leur navigation était incroyablement lente.
Ils se laissaient porter. Durant toute la première journée, ils traversèrent les champs de rides de Lunae Planum, poussés vers le sud-est par le vent dominant. Durant une heure ou deux, ils purent observer Juventa Chasma à l’horizon du sud, un canyon qui évoquait un puits de mine géant. Plus loin à l’est, les terres devenaient jaunâtres. Il y avait moins de gravats en surface, et la roche sous-jacente était plus accidentée. Il y avait aussi de nombreux cratères de toutes tailles, avec des rebords plissés et denses, ou bien à demi enfouis. Ils étaient au-dessus de Xanthe Terra, une région élevée topographiquement semblable aux Uplands du sud, qui s’étendait vers le nord entre les dépressions fermées de Chryse et Isidis. Ils survoleraient Xanthe durant plusieurs jours, s’ils continuaient à être portés par les vents dominants d’ouest.
Ils voguaient tranquillement à 10 kilomètres à l’heure. La plupart du temps, ils plafonnaient à une centaine de mètres, ce qui leur donnait un horizon distant de cinquante kilomètres. Et ils avaient ainsi tout le temps d’observer ce qu’ils voulaient, bien que Xanthe ne leur apparût que comme une interminable succession de cratères.
Vers la fin de la soirée, Nadia inclina la proue du dirigeable et entama un cercle dans le vent. Ils tombèrent jusqu’à raser le sol, à une dizaine de mètres, puis jetèrent l’ancre. L’aéronef se redressa, tressauta au bout du câble tendu, puis se stabilisa sous le vent comme un gros cerf-volant. Nadia et Arkady dévalèrent la nacelle vers ce qu’Arkady surnommait le « lance-bombes ». Nadia accrocha une éolienne au treuil. C’était une petite boîte de magnésium avec quatre ailettes et une tige au sommet, qui ne devait pas peser plus de cinq kilos. Ils refermèrent la trappe, chassèrent l’air, et ouvrirent les portes du fond. Arkady se chargea de la manœuvre du treuil, penché vers un hublot. L’éolienne descendit comme un plomb, heurta la surface de sable dur, au flanc sud d’un petit cratère sans nom. Il dégagea le crochet du treuil et le remonta, puis referma la trappe du lance-bombes.
Ils retournèrent au cockpit pour vérifier le fonctionnement de l’éolienne. Elle était posée un peu de guingois, mais ses quatre pales tournaient déjà. On aurait dit un anémomètre construit à partir d’une trousse de météo pour enfants. L’élément thermique, un bobinage de métal qui ferait office de poêle, était placé sur un côté de la base. Avec un bon vent, il pouvait irradier 200 degrés centigrades, ce qui était assez remarquable dans de pareilles conditions de température. Mais pourtant…
— Il va en falloir énormément pour qu’on sente la différence, remarqua Nadia.
— Bien sûr, mais chaque petite chose compte, et c’est de la chaleur gratuite. Non seulement le vent alimente les réchauffeurs, mais aussi les usines qui fabriquent les éoliennes. Je pense que c’est une bonne idée.
Ils s’arrêtèrent encore une fois dans l’après-midi pour déposer une autre éolienne, avant de s’ancrer pour la nuit dans l’abri d’un jeune cratère plissé. Ils cuirent un plat au microondes, dans leur minuscule cuisine, puis s’étendirent sur leurs couchettes. C’était bizarre de se sentir balancer dans le vent, comme sur un bateau au mouillage, bord sur bord. Mais, au bout d’un moment, c’était très relaxant et, très vite, Nadia s’endormit.
Ils s’éveillèrent avant l’aube, larguèrent les amarres et lancèrent le moteur à l’instant où le soleil se levait. À une centaine de mètres de haut, ils contemplèrent les ombres du paysage gagnées par des teintes de bronze au fur et à mesure que le terminateur reculait devant le jour. Un chaos fantastique de rochers et de longues ombres denses se révélait. Le vent du matin soufflait de droite à gauche sur leur étrave et les poussait en direction du nord-est, vers Chryse, sifflant un ton en dessous des turbopropulseurs qui tournaient à plein régime. Puis la terre se perdit, et ils se retrouvèrent au-dessus du premier des chenaux d’écoulement qu’ils devaient survoler, une vallée sinueuse et sauvage, à l’ouest de Shalbatana Vallis. La forme en S de ce petit arroyo était la marque indiscutable de l’eau. Plus tard dans la journée, ils survolèrent le canyon, bien plus large et profond, de Shalbatana, et trouvèrent des signes encore plus évidents : des îles en forme de larmes, des chenaux incurvés, des plaines alluvionnaires, des croûtes. Une inondation énorme avait marqué tout le paysage et créé ce canyon si vaste au-dessus duquel l’Arrowhead ressemblait à un petit papillon.