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Les canyons d’écoulement et les hautes terres qui les séparaient rappelaient à Nadia les paysages des westerns américains, avec leurs alluvions, leurs mesas et leurs grands rochers isolés, comme dans Monument Valley – mais le survol, ici, dura quatre jours, et ils passèrent, après Shalbatana, Simud Vallis, Tiu et Ares Vallis, au-dessus d’une succession de chenaux sans nom. Tous témoignaient d’inondations gigantesques qui avaient envahi les terres durant des mois, avec des volumes dix mille fois supérieurs à ceux des crues du Mississippi. À présent, les grands canyons vides ne portaient plus que le vent. Mais il était si fort qu’Arkady et Nadia descendaient plusieurs fois par jour pour poser d’autres éoliennes.

À l’est d’Ares Vallis, ils revinrent vers la région riche en cratères de Xanthe. Des cratères de toutes tailles et de tous âges. Certains avaient été ébréchés par des cratères plus jeunes, d’autres semblaient dater de la veille. Les plus anciens n’étaient visibles qu’à l’aube et au crépuscule, presque effacés sur le plateau. Ils survolèrent Schiaparelli, un cratère géant d’une centaine de kilomètres de diamètre. Lorsqu’ils se retrouvèrent à la verticale du tertre central, les parois délimitaient leur horizon, comme un cercle parfait de collines cernant le monde.

Après cela, ils rencontrèrent pendant plusieurs jours des vents qui soufflaient du sud. Ils entrevirent Cassini, autre vaste cratère ancien, avant de voir défiler des centaines de petits cratères. Chaque jour, ils déposaient plusieurs éoliennes. Ce voyage dans le ciel de Mars leur donnait une plus juste mesure des dimensions de la planète, et le projet commençait à paraître ridicule, comme s’ils essayaient de faire fondre l’Antarctique en parachutant des milliers de camping-gaz.

— Non, il en faudrait des millions et des millions pour qu’on sente la différence de température, dit Nadia alors qu’ils venaient de mettre en place une autre éolienne.

— Exact. Mais ça plairait trop à Sax. Il dispose d’une chaîne d’assemblage automatique. Il n’y a que la distribution qui pose problème. De plus, ça n’est qu’un des éléments de la campagne qu’il prépare. (Il montra l’arc immense de Cassini, à l’horizon du nord-ouest.) Sax aimerait bien creuser d’autres grands trous comme celui-là. Aller capturer des petites lunes de glace au large de Saturne ou dans la ceinture des astéroïdes pour les remorquer jusqu’ici et les piler. Il aimerait tellement avoir des cratères chauds, faire fondre le permafrost – ça ferait autant d’oasis.

— Plutôt sèches, non ? La plus grande partie de la glace serait perdue en entrant dans l’atmosphère.

— Bien évidemment, mais de la vapeur d’eau, ça ne nous ferait pas de mal.

— Mais la glace ne va pas s’évaporer, elle va se désintégrer au niveau moléculaire.

— Une partie, oui. Mais il nous restera toujours l’hydrogène et l’oxygène, dont nous avons grand besoin.

— Parce qu’on ramènerait de l’hydrogène et de l’oxygène de Saturne ? Alors qu’on en a déjà des quantités ici même ?… Il suffit de casser la glace…

— Ça aussi, ça fait partie de ses projets.

— Je suis impatiente de savoir ce qu’Ann en pense. (Nadia soupira.) La chose à faire, je suppose, serait de râper un astéroïde de glace dans l’atmosphère avec des aérofreins, et comme ça il brûlerait sans dispersion moléculaire. La vapeur d’eau serait utile, c’est vrai, mais il n’est pas question de bombarder la surface avec l’équivalent d’une centaine d’ogives à hydrogène.

Arkady acquiesça.

— Excellente idée ! Tu devrais la soumettre à Sax.

— C’est toi qui le lui diras.

À l’est de Cassini, le terrain apparut plus chaotique que jamais. C’était une des régions les plus vieilles de la planète, criblée de cratères jusqu’à saturation lors des bombardements torrentiels des premiers âges. Un no man’s land issu d’une titanesque guerre de tranchées et dont la vue laissait paralysé, comme après l’explosion d’un obus cosmique.

Et ils continuaient de flotter dans le ciel. Tantôt à l’est, au nord-est, au sud-ouest, au sud, au nord, à l’est… Ils atteignirent les confins de Xanthe pour entamer la descente de la longue pente de Syrtis Major Planitia. Une plaine de lave, moins riche en cratères que Xanthe. La pente s’accentuait jusqu’à un bassin au plancher lisse : Isidis Planitia, l’une des régions les plus basses de Mars. C’était le secteur essentiel de l’hémisphère nord et, après les Highlands du sud, Isidis semblait particulièrement plate et douce. Mais aussi particulièrement vaste. Un matin, alors qu’ils prenaient leur altitude de croisière, ils découvrirent trois pics à l’horizon d’est. Ils venaient d’atteindre Elysium, le seul autre « continent géant » comparable à Tharsis. En fait, il était un peu plus réduit, mais quand même important. Il se déployait sur mille kilomètres, avec une altitude moyenne de 10 000 mètres par rapport aux régions environnantes. Tout comme Tharsis, il était cerné de terrains fracturés, entaillés par les mouvements de surrection. Ils survolèrent bientôt la plus occidentale de ces régions, Hephaestus Fossae. La vue était totalement étrangère : cinq longs canyons profonds couraient en parallèle, comme des traces de griffes dans le socle rocheux. Au-delà s’étendait Elysium, en forme de selle, Elysium Mons et Hecates Tholus s’érigeant aux deux extrémités de la dorsale, à 5 000 mètres plus haut. Sublime. Tout ici était plus immense que ce qu’ils avaient découvert jusqu’alors, et ils restèrent muets un long moment, tandis que le dirigeable dérivait vers la chaîne, lentement.

— On dirait le Karakoram, dit enfin Arkady. Ou le désert d’Himalaya. Mais ce sont des exemples trop simples. Ces volcans ressemblent au Fuji Yama. Un jour, des gens les escaladeront en pèlerinage.

— Je me demande à quoi vont ressembler les volcans de Tharsis. Est-ce qu’ils sont vraiment deux fois plus hauts que ceux-là ?…

— Au moins. Tu n’es pas d’accord ? Ça ne te fait pas penser au Fuji Yama ?

— Non, ils sont moins escarpés. Mais tu as déjà vu le Fuji Yama ?

— Non. Je pense qu’on ferait bien de tourner autour. Je ne suis pas certain que nous ayons assez d’altitude pour franchir ces montagnes.

Ils relancèrent les propulseurs et mirent le cap au sud, aidés par les vents qui, eux aussi, contournaient Elysium.

L’Arrowhead, au sud-est, survola une région accidentée : Cerberus Rupes et, durant toute la journée, ils mesurèrent à vue leur avance par rapport à Elysium, qui défilait lentement sur leur gauche. Les heures passaient et le massif géant diminua bientôt derrière les hublots. Ils avaient maintenant conscience des dimensions de Mars. Ils avaient toujours tous répété que Mars représentait plus en surface que la Terre – et leur périple autour d’Elysium venait de leur en apporter la preuve.

Les jours s’écoulaient : ils s’élevaient dans l’air glacé chaque matin au-dessus des terres rougeâtres de rocaille, et redescendaient à l’heure du crépuscule pour s’amarrer.

Un soir, ils constatèrent que le stock d’éoliennes avait diminué et ils rapprochèrent leurs deux couchettes le long des hublots de tribord. Ils n’en discutèrent pas auparavant, comme si le réaménagement était évident et qu’ils étaient d’accord depuis longtemps. Ils se bousculèrent, mais intentionnellement cette fois, et avec plaisir, jusqu’à ce qu’Arkady la serre entre ses bras comme un grand ours, rieur, et Nadia le repoussa vers leurs deux couchettes jumelles. Ils s’embrassèrent comme de jeunes amants et firent l’amour une bonne partie de la nuit. Puis ils s’endormirent, et refirent l’amour dans la clarté rose de l’aube. Ils recommencèrent chaque nuit sous les étoiles, tandis que le dirigeable dansait doucement au bout de ses amarres.