Impossible de le savoir. Ils levèrent l’ancre et montèrent dans le ciel au-dessus d’Amazonis. Ils survolèrent un cratère de taille moyenne appelé Pettit. Arkady remarqua que c’était un emplacement parfait pour une éolienne, mais Nadia lui répondit par un grognement irrité. Ils essayaient de définir la situation. Il était certain que plusieurs personnes des labos d’ingénierie génétique devaient être dans le coup, sinon tous. Et Sax, responsable de la conception des éoliennes, en faisait certainement partie. Hiroko, quant à elle, avait toujours soutenu le projet des éoliennes, mais ils n’avaient jamais vraiment compris pourquoi.
Ils en discutèrent tout en démontant complètement l’éolienne. La plaque thermique constituait un fond pour le compartiment qui contenait les algues. Quand ce fond s’ouvrait, les algues étaient libérées dans une zone légèrement plus chaude que l’environnement extérieur. Chaque éolienne était donc destinée à fonctionner comme une micro-oasis et, si les algues réussissaient à survivre, elles pouvaient croître au fur et à mesure que la température du site s’élevait, avant de se développer au-delà. La plaque de réchauffement n’était là que pour les démarrer, rien de plus. C’était du moins ce qu’avaient pensé ses concepteurs.
— En tout cas, les deux premières pommes sur Mars, c’est nous, fit Arkady.
— Mais je ne vois pas quels ennuis ça pourrait nous attirer. On ne savait rien de tout ça.
— Qui va nous croire ?
— Oui, c’est juste. Ces salauds nous ont vraiment eus…
Il était évident que c’était ce qui le perturbait. Bien sûr, ils avaient contaminé Mars avec des biotopes étrangers, mais, surtout, il avait été tenu à l’écart d’un secret. Les hommes étaient souvent incroyablement égomaniaques. Et Arkady plus que certains, avec son groupe de partisans qui approuvaient toutes ses positions, qui le suivaient en toutes choses. L’ensemble de l’équipe de Phobos, et de nombreux programmeurs d’Underhill.
Si certains des siens lui cachaient des choses, c’était terrible. Mais si un autre groupe dissimulait d’autres secrets, c’était plus grave encore, parce que cela impliquait une interférence, une compétition.
Il ne semblait ni furieux ni séduit, et Nadia décida finalement qu’il éprouvait les deux émotions en même temps : c’était typique de lui. Il sentait les choses librement et à fond, sans trop se soucier de leurs conséquences. Mais elle n’était pas certaine pour sa part d’apprécier ses réactions, cette fois, et elle lui en fit part d’un ton très irrité.
— Mais tu ne comprends donc pas ? cria-t-il. Pourquoi m’auraient-ils tenu à l’écart de ce secret, alors que c’était mon idée ?
— Parce qu’ils devaient savoir que je t’accompagnerais. S’ils t’avaient mis au courant, tu me l’aurais répété. Et alors, j’aurais tout bloqué.
Il explosa d’un rire énorme.
— Alors, pour toi, ils ont été pleins d’égards !
— Va te faire foutre !
Les ingénieurs bio, Sax, les alchimistes qui mettaient les choses au point. Des gens des communications, probablement… Ils devaient être des dizaines à être au courant.
— Et Hiroko ? demanda Arkady.
Ils n’avaient aucune idée à son sujet. Ils ne connaissaient pas suffisamment ses opinions. Nadia avait la quasi-certitude qu’elle avait participé à ce plan, sans pouvoir préciser pour quelle raison.
— Je suppose que c’est à cause de ce groupe qui s’est formé autour d’elle, toute la ferme, plus un grand nombre d’autres, qui la respectent… et la suivent. Ann y compris, en un sens. Si ce n’est qu’Ann va hurler en apprenant ça ! Mais je suis certaine qu’Hiroko aurait été au courant de n’importe quel secret, surtout s’il s’agit des systèmes écologiques. Les ingénieurs génétiques travaillent avec elle la plupart du temps. Pour certains d’entre eux, elle est une sorte de gourou. Ils ont peut-être écouté ses conseils pour mettre au point ces algues !
— Mmm…
— En tout cas, ils ont eu son accord. Je dirais même sa permission.
Arkady hocha la tête.
— Je vois ce que tu veux dire.
La plaine qu’ils survolaient semblait maintenant différente à Nadia. Elle avait été ensemencée, et elle allait changer, inévitablement. Ils parlèrent des autres projets de terraforming de Sax : les miroirs géants placés sur orbite qui renverraient les rayons du soleil sur le terminateur, à l’aube et au crépuscule, le carbone semé sur les calottes polaires, l’aréothermie, les astéroïdes de glace importés. Il semblait bien que tout cela fût pour bientôt. Ils avaient contourné le débat et ils allaient modifier la face de Mars.
Au soir du deuxième jour qui suivit leur découverte, ils préparaient leur repas, à l’ancrage dans un petit cratère, lorsqu’ils reçurent un appel d’Underhill, relayé par satellite.
— Hé, vous deux ! lança la voix de John Boone. On a un problème !
— Vous aussi ? fit Nadia.
— Pourquoi ? Quelque chose ne va pas ?
— Non, non.
— Bien, parce que je ne voudrais pas que vous en ayez deux ! Une tempête de poussière vient de se former dans la région de Claritas Fossae, et elle se développe. Elle monte vers le nord à toute vitesse. On pense qu’elle vous atteindra dans un jour au plus.
— Est-ce que ça n’est pas un peu tôt pour les tempêtes ? demanda Arkady.
— Non… On est à Ls = 240, et c’est la période. Le printemps austral. En tout cas, elle vous arrive droit dessus.
Il leur transmit un cliché satellite qu’ils examinèrent attentivement. La région sud de Tharsis était obscurcie par un nuage jaune amorphe.
— On ferait mieux de rentrer dès maintenant, dit enfin Nadia.
— De nuit ?
— On pourrait marcher sur les batteries, et on les rechargerait demain matin. Après, nous n’aurons pas beaucoup de lumière, à moins que nous ne parvenions à monter au-dessus de la tempête.
Après en avoir discuté avec John, puis Ann, ils larguèrent les amarres. Le vent les porta vers l’est-nord-est, ce qui les amènerait à passer immédiatement au sud d’Olympus Mons. Ensuite, ils espéraient pouvoir contourner le flanc nord de Tharsis, ce qui les abriterait de la tempête, pour quelque temps au moins.
La nuit, tout était plus bruyant. Le vent, sur l’enveloppe du ballon, émettait une plainte continue auprès de laquelle le bruit des moteurs n’était qu’un timide bourdonnement. Le cockpit n’était éclairé que par la lueur verte des instruments de bord. Ils parlaient à voix basse, tandis que le monde obscur défilait sous eux. Il leur restait environ 3 000 kilomètres à parcourir jusqu’à Underhill, ce qui représentait trois cents heures de navigation. C’est-à-dire douze jours, plus ou moins. Mais la tempête, si elle se comportait comme toutes les autres, s’abattrait sur eux bien avant. Après… il était difficile d’émettre des suppositions. Sans soleil, les propulseurs videraient les batteries, et ensuite…
— Est-ce que nous ne pourrions pas nous laisser porter par le vent ? suggéra Nadia. En n’utilisant les moteurs que pour rectifier le cap ?
— Peut-être. Mais ces machines ont été conçues pour que les propulseurs assurent la poussée verticale, tu sais…