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— Oui.

Elle fit du café, qu’ils burent en silence dans le cockpit, les yeux rivés sur le petit écran radar.

— Il va probablement falloir que nous larguions tout ce qui ne nous est pas absolument nécessaire. À commencer par ces saletés d’éoliennes.

— C’est autant de lest. Gardons-le pour reprendre de l’altitude quand nous en aurons besoin.

La nuit était interminable. Arkady prit la relève de quart, et Nadia dormit pendant une heure d’un sommeil agité. Quand elle regagna le cockpit, elle constata que la masse noire de Tharsis s’avançait sur eux. Les deux volcans les plus au nord du trio, Ascraeus Mons et Pavonis Mons, se découpaient comme des bosses obscures sur le fond des étoiles, au bord du monde. Sur leur gauche, Olympus se dressait encore sur l’horizon. Ils avaient l’impression, avec ces trois volcans géants, de voler à l’intérieur d’un canyon de titans. L’écran radar reproduisait le paysage en miniature, tracés verts sur la grille de mesures.

Puis, dans l’heure qui précéda l’aube, il leur sembla qu’un autre volcan se dressait derrière eux. Car tout l’horizon du sud s’élevait vers le ciel, occultant les étoiles, noyant Orion dans le noir. La tempête accourait.

Elle s’abattit sur eux au lever du jour, masquant le ciel rouge de l’est, déferlant en vagues de pénombre couleur de rouille. Le grondement assourdi du vent autour de la nacelle se changea en un hurlement. La poussière les fouettait en lanières violentes, à une vitesse terrifiante. Le vent s’amplifia encore et la nacelle tressauta et vibra tandis que toute la membrure du dirigeable se déformait.

Par chance, ils continuaient à faire route vers le nord.

— J’espère que le vent va s’enrouler autour de l’épaulement nord de Tharsis, dit Arkady.

Nadia ne put qu’acquiescer en silence. Ils n’avaient pas eu la moindre occasion de recharger les batteries après leur vol nocturne et, sans soleil, les moteurs ne tourneraient plus très longtemps.

— Hiroko m’a dit que l’ensoleillement du sol pendant une tempête est censé être supérieur de 15 % à la normale, dit Nadia. À la hauteur où nous nous trouvons, ça devrait être encore plus important. Donc, nous finirons par nous recharger, mais ce sera lent. Il est possible que les propulseurs ne nous servent pas à grand-chose cette nuit.

Elle pianota les données sur son clavier. Ils couraient un danger sérieux : elle le lisait sur le visage d’Arkady : ça n’était pas de la peur, ni même de l’anxiété – tout simplement, son sourire était bizarre. S’ils étaient incapables de se servir des moteurs, ils ne pourraient pas corriger leur direction, et ils seraient même dans l’incapacité de garder leur altitude. Ils pouvaient descendre, c’était vrai, et tenter de s’amarrer. Mais ils ne disposaient que de quelques semaines de vivres, et des tempêtes comme celle-ci duraient souvent deux ou trois mois.

— Voilà Ascraeus Mons ! s’exclama Arkady en montrant l’écran radar. L’image est bonne… C’est la meilleure que nous puissions avoir cette fois-ci, je le crains. Dommage. J’avais tellement envie de les voir tous ! Tu te souviens d’Elysium ?

— Mais oui, mais oui, fit Nadia d’un ton distrait.

Elle était occupée à vérifier les charges de batteries en simulation. Le soleil était presque en périhélie, ce qui expliquait le déclenchement de la tempête. Les instruments indiquaient que 20 % seulement de la pleine clarté solaire les pénétreraient à ce niveau (alors que Nadia, à vue, estimait son intensité à 30 ou 40…). Ils pourraient donc utiliser les propulseurs à mi-temps, ce qui les aiderait formidablement. Ils se déplaçaient actuellement à 12 kilomètres à l’heure environ, et ils perdaient de l’altitude, même si le terrain s’élevait. Avec les moteurs, ils pourraient garder une altitude fixe, et corriger leur cap d’un ou deux degrés.

— Cette poussière, tu mesures sa densité à combien ?

— Sa densité ?

— Oui, je veux dire : combien de grammes au mètre cube ? Essaie d’avoir Ann ou Hiroko par radio, tu veux ?

Elle retourna au tableau de bord pour essayer de trouver comment alimenter les propulseurs. L’hydrazine, pour les pompes à vide du lance-bombes, qui pourraient être reliées aux propulseurs, probablement… Elle était en train de dégager une des maudites éoliennes à grands coups de pied, quand elle s’arrêta. Les plaques thermiques étaient alimentées par la charge électrique générée par les pales. Si elle pouvait dévier cette charge dans les batteries des moteurs, il suffirait de fixer des éoliennes sur les flancs de la nacelle. Le vent ferait tourner les pales et les propulseurs pourraient fonctionner avec cette énergie d’appoint. Elle fouillait déjà dans son coffre à outils, en quête de câbles et de transformateurs. Elle confia son idée à Arkady et il eut son habituel rire fou.

— Bonne idée, Nadia ! Excellente idée !

— Si ça marche.

Sa réserve d’outils était tristement réduite par rapport à son arsenal habituel. Elle rassemblait ceux qui lui étaient nécessaires dans la clarté jaune sinistre qui vacillait à chaque bourrasque de vent. L’obscurité extérieure était déchirée de nuages denses et sulfureux qui zébraient la tempête comme autant d’éclairs. La poussière devait les balayer à plus de 300 kilomètres à l’heure. Même sous une pression de 12 millibars, le vent secouait violemment le dirigeable et, dans le cockpit, Nadia entendait Arkady jurer contre l’inefficacité de l’autopilote.

— Reprogramme-le ! lança Nadia, puis, se rappelant soudain les simulations sadiques d’Arkady sur l’Arès, elle ajouta en riant : Problème ! Problème !

Et elle continua de rire en écoutant ses jurons, avant de se mettre au travail.

Avec le vent en poupe, au moins, ils allaient plus vite. Arkady était en liaison avec Ann et répéta ses informations en hurlant. La poussière était extrêmement fine, composée de particules d’un diamètre de 2,5 microns en moyenne. La masse totale de la colonne était de 10-3 par cm-2. Ça n’était pas trop grave. L’ensemble, ramené au sol, ne laisserait qu’une couche infime, ce qui confirmait ce qu’ils avaient observé sur les largages les plus anciens d’Underhill.

Quand elle eut refait les câblages d’un certain nombre d’éoliennes, elle regagna le cockpit en vacillant.

— Ann dit que la force du vent doit diminuer près du sol, lui annonça Arkady.

— Bien. Parce qu’il va falloir nous poser si on veut fixer les éoliennes.

Le soir venu, ils descendirent sans la moindre visibilité, et laissèrent traîner l’ancre jusqu’à ce qu’elle se bloque. Le vent était effectivement moins fort, mais Nadia fut quand même chahutée sérieusement pendant sa descente en élingue, sous les nuages déferlants de poussière. Enfin, elle sentit le sol sous ses bottes ! Elle se détacha de l’élingue, courbée dans le vent. Même affaibli, il paraissait lui envoyer de grandes gifles et elle sentait affluer en elle ce vieux sentiment de vide. La visibilité ondulait avec les vagues jaunes de poussière et Nadia était désorientée. Sur Terre, un vent d’une pareille force l’aurait balayée comme un brin de paille.

Mais là, elle parvenait à se maintenir au sol. Arkady avait manœuvré le treuil pour tendre le câble d’amarrage, et l’Arrowhead, tout proche à présent, était un toit vert et ventru qui projetait une ombre étrangement dense.

Elle démonta les câblages des turbopropulseurs des ailes pour les fixer sur le dirigeable avant de les sertir dans les contacts, à l’intérieur. Elle travaillait aussi vite que possible pour éviter une exposition prolongée à la poussière. Le ventre du dirigeable tressautait dans les bourrasques.