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Ainsi, le soleil se lève un matin, et ses longs rayons se propagent au travers de la nappe de nuages effilochés sur toute la longueur de Vallès Marineris. Sur les parois nord, des traces infimes de noir, de jaune, de vert olive et de gris sont visibles. Des touches de lichen marquent les façades de pierre inchangées, craquelées, rougeâtres. Mais tachetées désormais. Comme moisies.

2

Michel Duval rêvait de sa maison. Il nageait dans les longues lames, à la pointe de Villefranche-sur-Mer, dans l’eau tiède du mois d’août. Le crépuscule approchait, le vent soufflait, et la mer était d’un bronze blanchi qui renvoyait des éclats de soleil tout autour de lui. Pour la Méditerranée, les rouleaux étaient gros et rapides, et le portaient un instant avant d’aller se briser en longues ondulations irrégulières. Il était soulevé par les bulles et le sable, resurgissait dans la lumière dorée, le goût du sel dans la bouche, les yeux délicieusement piquants. De grands pélicans noirs se laissaient porter par les coussins d’air au-dessus de la houle, montaient vers le ciel en tourbillons maladroits, planaient, puis se posaient sur l’eau, non loin de lui, les ailes repliées. Souvent, ils arrivaient en piquant droit sur un petit poisson.

Il faisait tour à tour frais et chaud, et il se laissait flotter, glisser. Une vague se brisa près de lui en une frange de crème qui explosa en diamants.

Le téléphone sonnait.

Le téléphone sonnait. C’était sans doute Ursula ou Phyllis qui l’appelaient pour lui dire que Maya avait un nouvel état d’âme et qu’elle était inconsolable. Il se leva, enfila ses sous-vêtements et gagna la salle de bains. Les vagues déferlaient à la limite du ressac. Maya. Une fois encore déprimée. La dernière fois qu’il l’avait vue, elle était très bien, presque euphorique. Cela remontait à… quoi ? Une semaine ?… Mais c’était comme ça avec elle. Maya était dingue. Dingue comme seuls les Russes pouvaient l’être ; ce qui impliquait qu’elle représentait une force avec laquelle il fallait compter. La Mère Russie ! L’Église et les communistes avaient tenté d’éradiquer le matriarcat qui les avait précédés, et tout ce qu’ils avaient réussi à apporter, c’était un flot de mépris émasculatoire, ils avaient créé une nation de russalkas et de baba yagas hautaines, de superwomen permanentes, qui vivaient dans une société quasi parthénogénétique de mères, de filles, de babuchkas, de petites-filles. Mais néanmoins vouées à leurs rapports avec les hommes, dans une quête désespérée du père disparu, du parfait compagnon. Ou, plus simplement, de l’homme qui accepterait sa part du fardeau. Et quand elles trouvaient ce grand amour, la plupart du temps elles le détruisaient. Complètement fou !

Mais il était dangereux de généraliser. Maya était un cas classique. Tour à tour mélancolique, colérique, charmeuse, brillante, séduisante, manipulatrice, exaltée – et maintenant les yeux rouges, la bouche entrouverte, elle semait le désordre dans le bureau de Michel transformé en poubelle géante.

Ursula et Phyllis accueillirent Michel avec des remerciements chuchotés, s’excusèrent de l’avoir dérangé si tôt le matin, et s’éclipsèrent.

Il ouvrit les stores vénitiens et la lumière du dôme central inonda la pièce. Oui, Maya était une très belle femme, avec ses longs cheveux soyeux, son regard sombre, charismatique, direct, immédiat. C’était désolant de la découvrir à ce point perturbée. Jamais il ne s’y habituerait. Le contraste était trop fort avec sa vivacité habituelle, la façon qu’elle avait de poser le doigt sur votre bras pour vous confier sur un ton confidentiel ce qui l’avait récemment fascinée…

Cette pauvre créature qui avait sombré dans le désespoir était à présent affalée sur le bureau et commençait à lui raconter d’une voix rauque la dernière scène de son drame permanent dont elle était l’actrice avec John et, bien sûr, Frank. Apparemment, elle était furieuse contre John : il avait refusé de l’aider dans un plan pour lequel elle avait besoin que les transnationales russes soussignent le développement des colonies du bassin d’Hellas qui, étant la région la plus profonde de Mars, serait la première à bénéficier des changements atmosphériques. La pression, à Low Point, serait dix fois plus élevée qu’au sommet des grands volcans, et trois fois plus que la moyenne enregistrée. Ce devrait être le premier endroit viable, parfait pour le développement à venir.

Mais John, apparemment, préférait passer par l’AMONU et les gouvernements de la Terre. Ce n’était qu’un des nombreux désaccords politiques qui commençaient à infester leur vie privée, à tel point qu’ils se querellaient de plus en plus souvent à propos d’autres sujets qui étaient sans importance, et pour lesquels ils ne se seraient jamais passionnés auparavant.

En observant Maya, Michel faillit lui dire : « John souhaite que tu sois irritée à son égard. » Mais il n’était pas certain de la réaction de John.

Maya se frotta les yeux, posa le front sur son bureau, révélant sa nuque et ses épaules larges. Jamais elle ne se serait montrée dans un pareil désarroi devant les autres citoyens d’Underhill. C’était un accord intime entre eux. Comme si elle s’était déshabillée. Les gens ne parvenaient jamais à comprendre que l’intimité véritable n’était pas forcément fondée sur les rapports sexuels, ce que l’on pouvait accomplir avec des étrangers et dans un état d’aliénation totale. L’intimité consistait à parler durant des heures de ce qui était le plus important pour la vie de l’autre. Mais Maya, c’était vrai, était absolument belle, avec des proportions parfaites : il l’avait vue plonger dans la piscine et nager sur le dos dans son maillot bleu. Une image de la Méditerranée. Il flottait encore dans la rade de Villefranche, sous la lumière ambrée du soleil, il observait la plage où passaient des hommes et des femmes en maillots de bain, ou simples cache-sexe. Et les dauphins surgissaient d’entre les vagues, comme pour faire concurrence aux corps bronzés et huilés des femmes.

Mais Maya parlait de Frank. Frank qui semblait doué d’un sixième sens pour semer la discorde entre elle et John (mais un sixième sens était-il vraiment nécessaire ?…), Frank qui accourait vers elle pour lui parler de la vision qu’il avait de Mars, une vision audacieuse, excitante, ambitieuse, qui ne correspondait à rien de ce qu’était John.

— Frank est tellement dynamique par rapport à John, ces jours-ci, je ne comprends pas pourquoi.

— Parce qu’il est d’accord avec toi, dit Michel.

Elle haussa les épaules.

— Oui, ça n’est peut-être que ça. Mais nous avons la chance de pouvoir construire toute une civilisation ici, une chance réelle. Mais John est si… (Là, grand soupir.) Pourtant, je l’aime. Je l’aime vraiment. Seulement…