Durant un moment, elle parla du passé, de leur liaison, qui avait sauvé l’expédition de l’anarchie (ou du moins de l’ennui), et du bien qu’elle avait éprouvé au contact de l’aisance équilibrée de John. On pouvait constamment compter sur lui. Et elle était tellement impressionnée par sa réputation, au point de se sentir elle-même une actrice de l’histoire du monde. Ils étaient tous les cent premiers. Elle s’emportait, son débit se faisait plus rapide et véhément.
— Je n’ai plus besoin de John pour tout ça, maintenant. Je n’ai besoin de lui que pour les sentiments qu’il m’apporte, mais nous ne sommes plus d’accord sur quoi que ce soit, nous ne sommes plus les mêmes. Ça n’est pas le cas avec Frank. Il a toujours su se maintenir à distance, et nous nous entendons sur tout. Et je suis si heureuse qu’il ait recommencé hier. Dans la piscine. Il… il m’a pris les bras… (Elle referma les mains sur ses biceps…) et il m’a demandé de quitter John pour aller avec lui. Bien sûr, je suis incapable de cela, mais il tremblait, et moi aussi, quand je lui ai dit que c’était impossible.
Plus tard, à bout de nerfs, elle avait eu une scène avec John. Elle l’avait provoqué de façon si flagrante qu’il était devenu vraiment furieux et était parti en patrouilleur vers l’arcade de Nadia. Il avait passé le reste de la nuit avec l’équipe de construction. Frank était venu retrouver Maya, et comme elle le repoussait, il lui avait annoncé qu’il partait vivre de l’autre côté de la planète, dans la colonie européenne, lui, un élément essentiel de leur expansion !
— Il va le faire ! Ça n’est pas son genre de jouer au chantage ! Il a appris l’allemand en un rien de temps. Pour lui, les langues ne posent aucun problème.
Michel essayait de se concentrer sur ce qu’elle disait. C’était difficile, parce qu’il savait que dans une semaine, les choses seraient différentes, que la dynamique interne du trio serait modifiée jusqu’à être méconnaissable. Il avait du mal à compatir. Et qui se préoccupait de ses ennuis, à lui ? Tellement plus graves. Personne ne l’écoutait jamais, lui. Il faisait les cent pas devant la fenêtre, rassurant Maya avec les questions et commentaires habituels. La verdure de l’atrium était rafraîchissante. Il aurait pu se croire dans une courette d’Arles ou de Villefranche. Soudain, il se souvint de cette petite place d’Avignon, sous les cyprès, proche du palais des Papes, avec ses cafés-terrasses. Les étés, au crépuscule, y avaient la couleur de Mars. Il retrouva la saveur des olives et du vin rouge…
— Sortons faire un petit tour, proposa-t-il.
Cela faisait partie de la routine. Ils traversèrent l’atrium jusqu’aux cuisines. Là, Michel put prendre un petit déjeuner qu’il oublia aussitôt. Manger, oublier, songea-t-il tandis qu’ils suivaient les couloirs en direction des sas. Ils mirent leurs tenues, passèrent en dépressurisation, et sortirent.
Un froid de cristal. Un instant, ils suivirent les trottoirs circulaires d’Underhill et firent le tour des grandes pyramides de sel.
— Tu penses qu’ils trouveront un usage à tout ce sel ? demanda Maya.
— Sax travaille toujours là-dessus.
De temps en temps, elle se remettait à parler de John et de Frank. Michel posait les questions que l’on attendait d’un psy, et Maya répondait comme un programme qui se serait appelé Maya. Ils étaient dans l’intimité de l’intercom.
Ils s’arrêtèrent à la ferme des lichens. Michel observa les bacs avec toutes leurs couleurs vives. L’algue noire destinée à la neige, les couches épaisses de lichen otoo marquées par les traces bleu-vert de l’algue symbiote dont la croissance en solitaire avait été mise au point par Vlad. Le lichen rouge, qui ne semblait pas se porter tellement bien. Et qui était de toute façon superflu. Le jaune, l’olive, et un autre qui avait exactement la couleur des bateaux de guerre. Un autre encore, blanc floconneux. Et puis celui qui était d’un vert mousse – un vert vivant, riche, qui accrochait le regard, comme une improbable fleur dans le désert martien. Michel avait entendu Hiroko s’écrier : « C’est la viriditas ! », ce qui, en latin, signifiait puissance verdoyante. Le nom avait été forgé par une mystique chrétienne du Moyen-Âge, une femme du nom d’Hildegarde. Viriditas, qui s’était désormais adapté au milieu ambiant, se propageait lentement sur les Lowlands de l’hémisphère nord. Dans les étés du sud austral, il se comportait encore mieux. Il lui était arrivé de supporter 285 degrés Kelvin, battant le record de douze degrés. Ce monde changeait. Maya le fit remarquer.
— Oui, acquiesça Michel. Dans trois cents ans, nous atteindrons des températures supportables.
Elle rit. Elle se sentait mieux. Bientôt, elle serait redevenue normale, en route vers l’euphorie. Maya était une instable. Stabilité-instabilité étaient au centre des études que Michel avait faites sur les cent premiers. Maya était un cas extrême.
— Allons jeter un coup d’œil à l’arcade, proposa-t-elle.
Michel acquiesça, tout en se demandant comment ça se passerait s’ils rencontraient John. Ils prirent un véhicule. Michel, au volant de la petite jeep, écouta Maya. Il se demandait si leur conversation était modifiée par le fait qu’ils se parlaient d’oreille à oreille ? Est-ce que ce serait meilleur ou pire s’ils utilisaient la télépathie ?…
En accélérant, il sentit le souffle de l’air ténu sur son casque. Plein de C02 que Sax voulait épurer de l’atmosphère. Pour ça, il aurait besoin de très bons épurateurs, plus efficaces que les lichens. Il allait lui falloir des forêts, d’immenses forêts humides multi-halophiles, qui captureraient des quantités gigantesques de carbone dans le bois, les feuilles, le terreau. Des tourbières de cent mètres de profondeur, des forêts humides de cent mètres de haut. C’est ce qu’il disait. Et rien qu’au son de sa voix, le visage d’Ann se crispait.
En cinq minutes, ils atteignirent l’arcade de Nadia. Le site était encore en construction et évoquait Underhill à ses débuts, à plus vaste échelle. Un monticule de gravats rouges avait été extrait de la tranchée, orientée d’est en ouest. Elle était profonde de trente mètres, sur la même largeur, et longue d’un kilomètre. Le flanc sud était désormais une paroi de verre et, au nord, la tranchée était couverte de batteries de miroirs filtrants et de parois mésocosmes, de bacs et de terrariums qui composaient un ensemble chatoyant, une tapisserie dédiée au passé et au futur.
Dans la plupart des terrariums, des conifères et autres flores rappelaient la grande forêt terrestre du 16e degré de latitude nord : autrement dit, l’ancienne maison de Nadia Chernechevsky en Sibérie. Est-ce que cela indiquait qu’elle avait été gagnée par la maladie de sa forêt ? Et que ça l’inciterait, lui, à recréer un milieu méditerranéen ?
Nadia conduisait un bulldozer. Normal pour une femme pleine de viriditas. Elle s’arrêta pour échanger quelques mots avec eux. Le projet avançait. C’était surprenant de voir ce dont les véhicules robots arrivés de la Terre étaient capables. L’implantation était achevée, avec toutes sortes d’arbres, y compris un séquoia nain qui culminait quand même à cent mètres, haut comme l’arcade. Les trois niveaux de chambres en voûte d’Underhill avaient été installés au-delà de la tranchée, et elles étaient déjà isolées. Le site venait juste d’être pressurisé et chauffé. Désormais, il était possible d’y travailler sans combinaison. Les trois niveaux avaient été empilés sous des arcades plus réduites, qui rappelaient à Michel le pont du Gard. Évidemment, toute cette architecture était d’inspiration romaine, et ça n’était guère surprenant. Néanmoins, les arcades étaient plus larges et légères. On avait profité de la tolérance g de Mars.