Nadia reprit son travail, et Maya parut garder pour elle un peu de sa sérénité.
— Je regretterai Underhill quand nous serons partis, fit-elle. Et toi, Michel ?
— Je ne pense pas. Ça va devenir beaucoup plus ensoleillé. Je serai heureux de déménager. Depuis le début, nous avons besoin de plus d’espace vital.
— Mais tout cet espace ne sera pas que pour nous seuls. Il va y avoir d’autres gens.
— Oui. Mais, en même temps, l’espace sera différent.
Maya prit un air songeur.
— Frank et John, quand ils seront loin…
— Oui. Mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.
Dans une société plus élargie, lui dit-il, l’atmosphère villageoise et claustrophobique d’Underhill commencerait à se dissiper, ce qui leur donnerait une meilleure perspective des choses.
Il hésita avant de poursuivre. La subtilité était dangereuse quand on se servait d’un autre langage, issu de plusieurs dialectes indigènes, et les risques d’incompréhension étaient certains.
— Il faut accepter le fait que tu ne veux peut-être pas choisir entre John et Frank. Que tu les désires l’un et l’autre. Dans le contexte de cette société que constituent les cent premiers, ça ne peut être que scandaleux. Mais dans un monde élargi, avec le temps…
— Hiroko a dix hommes à elle !
— Oui, et toi aussi. Toi aussi. Dans un monde plus large, nul ne le saura, ou ne s’en souciera.
Et il continua à la rassurer, à lui répéter qu’elle avait du pouvoir (ça, c’étaient les termes que Frank employait), qu’elle était la femelle alpha de la colonie. Elle rejetait tous ses arguments pour en appeler de nouveaux jusqu’à satiété. Alors, il proposa qu’ils retournent à Underhill.
— Tu ne crois pas que ce sera un choc véritable de vivre avec des gens nouveaux, différents ? demanda Maya.
Elle s’était tournée vers lui en posant la question et faillit quitter la route.
— Oui, je le suppose.
Les nouveaux groupes avaient déjà débarqué dans Borealis et Acidalia. En les découvrant sur la vidéo, ils avaient effectivement éprouvé un choc. Comme si des extraterrestres avaient surgi du fond de l’espace. Mais, jusqu’alors, seuls Ann et Simon avaient rencontré des représentants des nouveaux venus, lors d’une expédition au nord, dans le secteur de Noctis Labyrinthus.
— Ann m’a dit qu’elle avait eu l’impression de rencontrer un personnage de feuilleton télé.
— Ma vie ressemble à ça, commenta Maya, l’air triste.
Michel haussa les sourcils. Jamais le programme Maya n’aurait été censé faire un tel aveu.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Tu le sais bien. Les trois quarts du temps, ça ressemble à un grand exercice de simulation, non ?…
— Non. (Il réfléchit un bref instant.) Non, définitivement.
Le froid qui lui pénétrait les membres était bien trop réel – indéniablement et péniblement réel. Maya était russe et elle l’appréciait peut-être. Mais le froid était toujours là, toujours, installé en permanence, et même à l’heure de midi, en plein été, quand le soleil ressemblait à la gueule d’un four dans le ciel rouillé, la température ne dépassait pas 15 degrés au-dessous de zéro. Le froid omniprésent transperçait le tissu des marcheurs et transformait chaque pas en une épreuve de douleur.
Je suis comme un serpent diamantin qui sinue dans ce désert rouge de poussière et de pierre froide. Un jour viendra où je me débarrasserai de ma peau comme un phénix dans le feu, pour devenir une créature différente sous le soleil. Et je marcherai nu sur la plage, et je plongerai dans les rouleaux tièdes d’eau salée…
De retour à Underhill, il ouvrit le programme psy qu’il avait dans le cerveau et demanda à Maya si elle se sentait mieux. Il posa sa visière contre la sienne, avec un bref regard qui était un baiser.
— Mais tu le sais bien. (Il hocha la tête.)
— En ce cas, je vais aller faire encore un petit tour.
Il fit appel à toute sa volonté pour s’éloigner. La plaine désolée qui entourait la base évoquait un désert post-atomique, un monde de cauchemar. Les couleurs étaient fausses, ou, plus grave encore, insensées. Un enfer de papier peint.
La phrase était venue naturellement à ses lèvres. Un enfer de papier peint. Mais comme, de toute façon, ils étaient voués à la folie…
Au départ, on avait certainement commis une erreur en ne désignant qu’un seul psychiatre pour l’expédition. Les thérapeutes de la Terre étaient eux-mêmes en thérapie. Ça faisait partie de leur job. Mais le psy de Michel se trouvait à Nice. Bien sûr, Michel pouvait lui parler avec un quart d’heure de décalage, mais il ne lui était guère utile. Il ne le comprenait pas vraiment. Là où il vivait, il faisait doux et la mer était bleue comme le ciel, il pouvait se promener sur la plage et – du moins Michel le présumait – il était dans un état de santé mentale raisonnable. Alors que Michel était médecin-psychiatre dans une prison installée en enfer. C’était lui le docteur, et il était malade ! Il avait été incapable de s’adapter. Les gens différaient sur ce point. C’était une question de tempérament. Maya avait un tempérament complètement différent du sien. Il la regarda marcher vers le sas : elle était totalement chez elle ici.
Tandis qu’il se dirigeait vers le quartier des alchimistes, il tenta de replacer les événements de la matinée dans le schéma de ce nouveau système caractérologique. La balance extroversion-introversion figurait parmi les systèmes de caractères les plus étudiés de toute théorie psychologique, avec des quantités de preuves venues de cultures différentes qui consolidaient la vérité objective du concept.
Au sortir de ses réflexions, Michel se retrouva dans le quartier des alchimistes. Il s’efforça de s’intéresser à ce qu’il découvrait. Ici, les hommes se servaient des arcanes de la connaissance pour extraire des diamants du carbone, et ils le faisaient avec tellement de facilité et de précision que le verre des baies était revêtu d’une couche moléculaire de diamant afin de le protéger de la poussière corrosive de l’extérieur. Leurs grandes pyramides de sel (l’une des grandes formes issues de la connaissance ancienne) étaient elles aussi revêtues d’une couche de diamant pur. Mais la pulvérisation moléculaire du diamant n’était qu’une parmi les milliers d’opérations alchimiques qui s’accomplissaient dans ces bâtiments trapus qui, depuis ces dernières années, avaient pris un aspect vaguement musulman, avec leurs parois de briques blanches décorées d’équations en calligraphie de mosaïque noire. Michel rencontra Sax, qui se tenait non loin de l’équation de vélocité terminale inscrite sur un des murs de la briqueterie. Il passa sur la fréquence commune pour lui demander :
— Est-ce que vous pouvez changer le plomb en or ?
Sax inclina son casque, intrigué.
— Pourquoi pas ! Ce sont des éléments. Ce serait difficile… Il faudrait quand même que j’y pense.
Saxifrage Russell. Le flegmatique parfait.
Mais il y avait aussi des mélancoliques, chez les alchimistes. Et Michel, malheureusement pour lui, l’était aussi. Toujours à l’écart, incapable de contrôler ses sentiments, enclin à la dépression. Jamais on n’aurait dû le sélectionner pour Mars, et à présent, il ne parvenait plus à se rappeler pourquoi il avait lutté avec tant de passion pour être choisi. Le souvenir s’était perdu, sans doute englouti dans les images douloureuses, poignantes, fragmentées de l’existence qui avait été la sienne au milieu de son désir de partir pour Mars. Des images minuscules et précieuses : les soirées sur les places, les après-midi d’été à la plage, les femmes de ses nuits. Les oliviers de la garrigue, non loin d’Avignon. Les flammes vertes des cyprès.